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4.0 étoiles sur 5
Monde-réseau,
Par
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Connexions invisibles (Broché)
Renouant, d'une certaine manière, avec un thème majeur de la philosophie et de la religion, à savoir la quête de l'Unité, Fritjof Capra s'emploie, dans cet ouvrage, à montrer que le monde social comme le monde du vivant sont, l'un et l'autre, à appréhender en tant qu'immenses réseaux. Qu'il en soit ainsi pour le monde du vivant avait déjà fait l'objet de précédents livres de Capra notamment La Toile de la vie : Une nouvelle interprétation scientifique des systèmes vivants. L'originalité du présent ouvrage tient dans l'essai de transposition des caractéristiques fonctionnelles du monde du vivant au fonctionnement et à l'évolution des sociétés. Dans "Les Connexions invisibles", on retrouve la grande culture scientifique et le talent pédagogique de Capra, déjà avérés dans ses précédents livres. Dans les deux premiers chapitres - qui reprennent en grande partie ce que l'auteur a pu écrire antérieurement -, l'auteur nous entretient de la nature de la vie et de la formation de la conscience. Ce n'est qu'ensuite qu'il aborde "la réalité sociale". Sans doute, Capra - physicien de formation - est-il un peu moins à l'aise avec cette matière particulière dont il n'est pas spécialiste de première main. Aussi, s'appuie-t-il sur d'autres auteurs de référence dans le champ sociologique : Giddens, Habermas, l'économiste Galbraith et surtout Manuel Castells dont l'inspiration sera souvent perceptible et même explicitement reconnue dans les chapitres qui suivront. Dans la deuxième partie du livre, l'auteur s'attaque aux "défis du XXIe siècle" et tente d'illustrer la thèse selon laquelle la réalité sociale adopte, pour l'essentiel, une forme résiliaire. Sont ainsi passés en revue le monde des organisations (notamment les entreprises), le capitalisme mondial, les biotechnologies et, dans la continuité de ces dernières, le développement durable. Les exemples privilégiés dans cette seconde partie sont intéressants et éclairent bien la thèse de l'auteur. On note, toutefois, un certain déplacement dans l'argumentation principale : alors qu'au départ, Capra s'intéresse au réseau comme principe épistémologique permettant d'embrasser à la fois le vivant et le social, dans les deux derniers chapitres, il insiste surtout sur l'importance des métabolismes écologiques et la nécessité de s'appuyer sur ces métabolismes pour conduire les activités économiques. C'est ainsi qu'il met en avant l'importance des stratégies industrielles s'employant à valoriser les déchets de certaines activités en tant que ressources d'autres activités - mais bizarrement sans utiliser l'expression consacrée en la matière, celle d'écologie industrielle. Il s'attarde aussi sur les multiples possibilités d'imitation de la nature (biomimicry en anglais) : coquilles d'ormeau ultra résistantes pour la fabrication de pare-brise, feuilles de lotus autonettoyantes pour la confection de nouvelles peintures, etc. Des pistes concrètes sont ainsi proposées pour un développement plus durable. En revanche, le rôle attendu des réseaux pour constituer de nouveaux modes de gouvernance est décrit de façon beaucoup moins convaincante selon moi. Capra semble croire à l'action de la société civile mondiale, la première fois mise en lumière avec le mouvement de contestation lié au sommet de Seattle en 1999. Précisément, l'adhésion de Capra aux promoteurs d'un altermondialisme se fait sans véritable recul critique vis-à-vis de ses contradictions internes et de ses limites fortes. De même, le prétendu dépassement des États Nations au bénéfice d'un "État en réseau" (la formule est de Castells) n'est en définitive qu'abordé trop furtivement. L'exemple de l'Union européenne comme archétype prometteur de l'État réseau (cf. p. 180) laisse plutôt rêveur au regard du contexte économique et politique actuel... Il y a probablement chez Capra une trop forte sous-estimation des inerties institutionnelles et de la prégnance de la logique du profit. Plus fondamentalement, la transposition de la biologie à l'étude des sociétés présente des limites. L'idée d'une évolution qui puisse se faire allant de la structure la plus simple à la plus complexe - de la première bactérie à la conscience humaine - ne saurait traduire l'évolution des sociétés. D'ailleurs, Capra, très lucidement, n'écrit-il pas lui-même (p. 169-170) : "Ce n'est pas la technologie qui est en cause, mais la politique et les valeurs humaines, qui ne sont pas des lois naturelles et qui peuvent changer". Précisément, les conditions du changement (ou du non-changement), faisant intervenir les représentations idéologiques, les intérêts en présence, les rapports de force et bien d'autres facteurs, sont certainement plus complexes que ce que laisserait supposer la thèse de l'avènement des réseaux. Il n'empêche : le livre de Fritjof Capra n'en est pas moins une contribution remarquable pour aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons et dessiner les voies d'un avenir meilleur.
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