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Trois heures de laprès-midi était un passage dangereux dans ces banlieues gérontocratiques de Saint Jude. Alfred sétait réveillé dans le grand fauteuil bleu où il somnolait depuis le déjeuner. Il avait fait sa sieste, et il ny aurait pas dinformations locales avant cinq heures. Deux heures creuses étaient une espèce de sinus sujet aux infections. Il se leva avec effort et se planta devant la table de ping-pong, essayant en vain de capter un signe de vie dEnid.
Une alarme résonnait à travers la maison, que seuls Alfred et Enid entendaient distinctement. Cétait lalarme de langoisse. Elle était pareille à lune de ces grandes calottes métalliques avec un battant électrique qui expédient les enfants dans la rue lors des exercices dévacuation. Elle sonnait depuis tant dheures à présent que les Lambert ne percevaient plus le message « sonnerie dalarme » mais, comme avec tout son qui se poursuit si longtemps quon a le loisir dapprendre à en discerner les composantes (comme avec un mot quon fixe jusquà ce quil se décompose en une chaîne de lettres muettes), ils entendaient le martèlement rapide dun battant contre un résonateur métallique, non pas un son pur, mais une suite granuleuse de percussions, un lugubre ressac dharmoniques ; sonnant depuis tant de jours quelle se fondait simplement dans le décor, hormis à certaines heures du petit matin, quand lun ou lautre se réveillait en nage et se rendait compte quune sonnerie retentissait dans sa tête depuis aussi longtemps quil se souvenait ; sonnant depuis tant de mois que le son avait cédé la place à une sorte de métason dont le flux et le reflux nétaient pas la pulsation des ondes de compression, mais le va-et-vient bien plus lent de leur conscience du son. Laquelle était particulièrement aiguë quand le temps était lui-même dhumeur anxieuse. Alors Enid et Alfred elle à genoux dans la salle à manger, ouvrant des tiroirs, lui, au sous-sol, inspectant le désastre de la table de ping-pong , lun comme lautre se sentaient près dexploser dangoisse.
Langoisse des bons de réduction, dans un tiroir contenant des bougies fantaisie aux couleurs automnales. Les bons de réduction étaient réunis en une liasse, serrés par un élastique, et Enid constatait que leur date dexpiration (souvent crânement cerclée de rouge par le fabricant) était passée depuis des mois ou même des années : que cette centaine de bons, dont la valeur faciale dépassait les soixante dollars (et potentiellement les cent vingt dollars au supermarché de Chiltsville, qui doublait la réduction), ne valait plus rien. Vigor, moins soixante cents. Efferalgan, moins un dollar. Les dates nétaient même pas proches. Les dates étaient historiques. La sonnerie dalarme retentissait depuis des années.
Elle repoussa les bons de réduction au milieu des bougies et ferma le tiroir. Elle cherchait une lettre qui était arrivée en recommandé quelques jours plus tôt. Alfred avait entendu le facteur frapper à la porte et avait crié : « Enid ! Enid ! », si fort quil ne lavait pas entendue répondre : « Al, jy vais ! » Il avait continué à lancer son nom en se rapprochant de plus en plus et, comme lexpéditeur de la lettre était Axon Corp., 24 East Industrial Serpentine, Schwenksville, Pennsylvanie, et comme il y avait certains aspects de la question Axon que connaissait Enid et dont elle espérait quAlfred les ignorait, elle avait rapidement fourré la lettre quelque part, à moins de quinze pas de la porte dentrée. Alfred avait surgi de la cave en mugissant comme un engin de terrassement : « Il y a quelquun à la porte ! » Elle avait loyalement crié : « Le facteur ! Le facteur ! », et il avait secoué la tête devant la complexité de tout ça.
Enid était certaine quelle aurait les idées plus claires si seulement elle ne devait pas se demander toutes les cinq minutes ce que fricotait Alfred. Mais, elle avait beau essayer, elle narrivait pas à lintéresser à la vie. Quand elle lencourageait à reprendre ses expériences de métallurgie, il la regardait comme si elle était devenue folle. Quand elle lui demandait sil ny avait pas de travail à faire dans le jardin, il disait avoir mal aux jambes. Quand elle lui rappelait que les maris de ses amies avaient tous des hobbies (Dave Schumpert et ses vitraux, Kirby Root et ses complexes chalets miniatures pour nicher des pinsons, Chuck Meisner et le suivi heure par heure de son portefeuille boursier), Alfred se comportait comme si elle essayait de le détourner de quelque grand uvre. Et quel était cet ouvrage ? Repeindre le mobilier de jardin ? Il repeignait la causeuse depuis le début du mois de septembre. Elle avait le souvenir que la dernière fois quil avait repeint le mobilier il avait fini la causeuse en deux heures. Mais il descendait à son atelier matin après matin, et quand, au bout dun mois, elle sy aventura pour voir ce quil faisait, elle découvrit que tout ce quil avait peint de la causeuse, cétaient les pieds.
Il semblait désirer quelle sen aille. Il dit que le pinceau avait séché, que cela prenait tant de temps. Il dit que décaper de losier, cétait comme dessayer de peler une myrtille. Il dit quil y avait des grillons. Elle sentit sa gorge se serrer alors, mais peut-être nétait-ce que lodeur dessence et lhumidité de latelier qui avait des relents durine (mais ce ne pouvait être de lurine). Elle remonta précipitamment à la recherche de la lettre dAxon.
Six jours par semaine, plusieurs kilos de courrier entraient par la fente de la porte dentrée, et, comme rien daccessoire navait le droit de saccumuler au bas des escaliers comme la fiction de la vie dans cette maison était que personne ny vivait , Enid faisait face à un défi tactique majeur. Elle ne se voyait pas comme une guérillera, mais tel était exactement ce quelle était. De jour, elle transportait du matériel dune cache à lautre, en nayant souvent quun seul temps davance sur lautorité établie. De nuit, sous une applique charmante mais trop faible, à la table trop petite du coin du petit déjeuner, elle menait diverses opérations : réglait des factures, cochait des relevés de compte, tentait de déchiffrer des décomptes de prestations de Medicare et de comprendre quelque chose à un menaçant troisième avertissement dun labo danalyses qui exigeait le paiement immédiat de 0,22 dollar tout en affichant un solde reporté de 0,00 dollar, signifiant ainsi quelle ne devait rien, et nindiquant en outre aucune adresse pour un règlement. Le premier et le deuxième avertissement devaient être enfouis quelque part, mais, du fait des contraintes sous lesquelles Enid livrait sa bataille, elle navait que lidée la plus vague de lendroit où ces avertissements pouvaient se trouver un soir donné.
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