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Les Corrections [Broché]

Jonathan Franzen , Rémy Lambrechts
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La famille Lambert est une famille comme les autres, c'est-à-dire unique. Contradictoire, en guerre perpétuelle, dévorée par sa propre histoire, par ses conflits passés et à venir, ses silences. Derrière les visages, les cerveaux abritent des choses que, désespérément, on tente de cacher : Alfred, le père, derrière un caractère de fer dissimule l'impossibilité d'exprimer ses sentiments, tout comme ses désirs les plus profonds. Enid, sa femme, derrière sa soif inextinguible de moralité, tente d'affirmer sa personnalité… et sa libération. Gary, le banquier, le fils modèle est dévoré par la certitude paranoïaque du mensonge et de la trahison, du besoin de richesse. Chip, l'intellectuel, à la poursuite d'une gloire littéraire et de ses contradictions politiques, et Denise, en quête d'un amour véritable et de cette liberté qui la révélera à elle-même, complètent le tableau. Au travers d'une histoire aux multiples rebondissements, haletante, tout ce petit monde va s'aimer, se déchirer et tenter d'approcher de la vérité : quel visage pour l'Amérique ? Et quelle place pour les vivants en quête de bonheur, parmi les multiples névroses que ce monde s'efforce d'engendrer ?
Jonathan Franzen va vous surprendre : d'abord parce que son roman voyage de la gravité de vies en plein chaos à l'hilarité d'un absurde pourtant vraisemblable. Ensuite, parce qu'avec cette saga familiale haute en couleur, il touche au cœur, tantôt par une simplicité d'écriture bouleversante, tantôt par la virtuosité de formules qui marquent les esprits. Enfin, parce que sans en avoir l'air, il préserve son lecteur de la complexité que l'on ressent parfois à comprendre une œuvre brillante, intelligente et nouvelle : un chef-d'œuvre. --Hector Chavez

Extrait

La folie d’un front froid balayant la Prairie en automne. On le sentait : quelque chose de terrible allait se produire. Le soleil bas sur l’horizon, une lumière voilée, une étoile fatiguée. Rafale sur rafale de dislocation. Bruissements d’arbres, températures en baisse, toute la religion septentrionale des choses touchant à son terme. Nul enfant dans les cours ici. Ombres et lumières sur le zoysia jaunissant. Chênes rouvres, chênes des teinturiers et chênes blancs des marais faisaient pleuvoir des glands sur des maisons libres d’hypothèque. Des doubles fenêtres vibraient devant des chambres vides. Et le bourdonnement et les hoquets d’un sèche-linge, l’assertion nasillarde d’un souffleur à feuilles mortes, le pourrissement de pommes du jardin dans un sac en papier, les relents du gasoil avec lequel Alfred Lambert avait nettoyé le pinceau après avoir repeint la causeuse en osier dans la matinée.

Trois heures de l’après-midi était un passage dangereux dans ces banlieues gérontocratiques de Saint Jude. Alfred s’était réveillé dans le grand fauteuil bleu où il somnolait depuis le déjeuner. Il avait fait sa sieste, et il n’y aurait pas d’informations locales avant cinq heures. Deux heures creuses étaient une espèce de sinus sujet aux infections. Il se leva avec effort et se planta devant la table de ping-pong, essayant en vain de capter un signe de vie d’Enid.

Une alarme résonnait à travers la maison, que seuls Alfred et Enid entendaient distinctement. C’était l’alarme de l’angoisse. Elle était pareille à l’une de ces grandes calottes métalliques avec un battant électrique qui expédient les enfants dans la rue lors des exercices d’évacuation. Elle sonnait depuis tant d’heures à présent que les Lambert ne percevaient plus le message « sonnerie d’alarme » mais, comme avec tout son qui se poursuit si longtemps qu’on a le loisir d’apprendre à en discerner les composantes (comme avec un mot qu’on fixe jusqu’à ce qu’il se décompose en une chaîne de lettres muettes), ils entendaient le martèlement rapide d’un battant contre un résonateur métallique, non pas un son pur, mais une suite granuleuse de percussions, un lugubre ressac d’harmoniques ; sonnant depuis tant de jours qu’elle se fondait simplement dans le décor, hormis à certaines heures du petit matin, quand l’un ou l’autre se réveillait en nage et se rendait compte qu’une sonnerie retentissait dans sa tête depuis aussi longtemps qu’il se souvenait ; sonnant depuis tant de mois que le son avait cédé la place à une sorte de métason dont le flux et le reflux n’étaient pas la pulsation des ondes de compression, mais le va-et-vient bien plus lent de leur conscience du son. Laquelle était particulièrement aiguë quand le temps était lui-même d’humeur anxieuse. Alors Enid et Alfred – elle à genoux dans la salle à manger, ouvrant des tiroirs, lui, au sous-sol, inspectant le désastre de la table de ping-pong –, l’un comme l’autre se sentaient près d’exploser d’angoisse.

L’angoisse des bons de réduction, dans un tiroir contenant des bougies fantaisie aux couleurs automnales. Les bons de réduction étaient réunis en une liasse, serrés par un élastique, et Enid constatait que leur date d’expiration (souvent crânement cerclée de rouge par le fabricant) était passée depuis des mois ou même des années : que cette centaine de bons, dont la valeur faciale dépassait les soixante dollars (et potentiellement les cent vingt dollars au supermarché de Chiltsville, qui doublait la réduction), ne valait plus rien. Vigor, moins soixante cents. Efferalgan, moins un dollar. Les dates n’étaient même pas proches. Les dates étaient historiques. La sonnerie d’alarme retentissait depuis des années.

Elle repoussa les bons de réduction au milieu des bougies et ferma le tiroir. Elle cherchait une lettre qui était arrivée en recommandé quelques jours plus tôt. Alfred avait entendu le facteur frapper à la porte et avait crié : « Enid ! Enid ! », si fort qu’il ne l’avait pas entendue répondre : « Al, j’y vais ! » Il avait continué à lancer son nom en se rapprochant de plus en plus et, comme l’expéditeur de la lettre était Axon Corp., 24 East Industrial Serpentine, Schwenksville, Pennsylvanie, et comme il y avait certains aspects de la question Axon que connaissait Enid et dont elle espérait qu’Alfred les ignorait, elle avait rapidement fourré la lettre quelque part, à moins de quinze pas de la porte d’entrée. Alfred avait surgi de la cave en mugissant comme un engin de terrassement : « Il y a quelqu’un à la porte ! » Elle avait loyalement crié : « Le facteur ! Le facteur ! », et il avait secoué la tête devant la complexité de tout ça.

Enid était certaine qu’elle aurait les idées plus claires si seulement elle ne devait pas se demander toutes les cinq minutes ce que fricotait Alfred. Mais, elle avait beau essayer, elle n’arrivait pas à l’intéresser à la vie. Quand elle l’encourageait à reprendre ses expériences de métallurgie, il la regardait comme si elle était devenue folle. Quand elle lui demandait s’il n’y avait pas de travail à faire dans le jardin, il disait avoir mal aux jambes. Quand elle lui rappelait que les maris de ses amies avaient tous des hobbies (Dave Schumpert et ses vitraux, Kirby Root et ses complexes chalets miniatures pour nicher des pinsons, Chuck Meisner et le suivi heure par heure de son portefeuille boursier), Alfred se comportait comme si elle essayait de le détourner de quelque grand œuvre. Et quel était cet ouvrage ? Repeindre le mobilier de jardin ? Il repeignait la causeuse depuis le début du mois de septembre. Elle avait le souvenir que la dernière fois qu’il avait repeint le mobilier il avait fini la causeuse en deux heures. Mais il descendait à son atelier matin après matin, et quand, au bout d’un mois, elle s’y aventura pour voir ce qu’il faisait, elle découvrit que tout ce qu’il avait peint de la causeuse, c’étaient les pieds.

Il semblait désirer qu’elle s’en aille. Il dit que le pinceau avait séché, que cela prenait tant de temps. Il dit que décaper de l’osier, c’était comme d’essayer de peler une myrtille. Il dit qu’il y avait des grillons. Elle sentit sa gorge se serrer alors, mais peut-être n’était-ce que l’odeur d’essence et l’humidité de l’atelier qui avait des relents d’urine (mais ce ne pouvait être de l’urine). Elle remonta précipitamment à la recherche de la lettre d’Axon.

Six jours par semaine, plusieurs kilos de courrier entraient par la fente de la porte d’entrée, et, comme rien d’accessoire n’avait le droit de s’accumuler au bas des escaliers – comme la fiction de la vie dans cette maison était que personne n’y vivait –, Enid faisait face à un défi tactique majeur. Elle ne se voyait pas comme une guérillera, mais tel était exactement ce qu’elle était. De jour, elle transportait du matériel d’une cache à l’autre, en n’ayant souvent qu’un seul temps d’avance sur l’autorité établie. De nuit, sous une applique charmante mais trop faible, à la table trop petite du coin du petit déjeuner, elle menait diverses opérations : réglait des factures, cochait des relevés de compte, tentait de déchiffrer des décomptes de prestations de Medicare et de comprendre quelque chose à un menaçant troisième avertissement d’un labo d’analyses qui exigeait le paiement immédiat de 0,22 dollar tout en affichant un solde reporté de 0,00 dollar, signifiant ainsi qu’elle ne devait rien, et n’indiquant en outre aucune adresse pour un règlement. Le premier et le deuxième avertissement devaient être enfouis quelque part, mais, du fait des contraintes sous lesquelles Enid livrait sa bataille, elle n’avait que l’idée la plus vague de l’endroit où ces avertissements pouvaient se trouver un soir donné.


Détails sur le produit

  • Broché: 720 pages
  • Editeur : Seuil (1 octobre 2003)
  • Collection : Points roman
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2020611961
  • ISBN-13: 978-2020611961
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38 internautes sur 38 ont trouvé ce commentaire utile 
quelle gifle ! 18 septembre 2002
Format:Broché
Cinglant, drôle, humain, prenant... Une famille névrosée et attachante dans une amérique désaxée qui cherche son avenir. Je l'ai lu d'une traite, absorbé par les phrases-boulet de franzen et ses personnages. Chaque grande partie raconte la même période vue par l'un des trois enfants ou des parents. Un fils obsédé par l'argent, une fille cuisinière de talent qui se découvre lesbienne, un fils intello brillant et raté à la fois, un père en pleine montée de Parkinson, une mère pénible, malheureuse et touchante malgré elle... On reste sur la corde raide, dès qu'on croit qu'on est dans l'ironie, on se retrouve dans la tendresse, dès que le récit devient noir, il se retourne pour pointer les raisons d'espérer... La chronique d'amazon.fr est très bien faite, et donne bien la tonalité générale du livre, dont on parlera encore dans des années.
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24 internautes sur 24 ont trouvé ce commentaire utile 
Enfin un vrai roman 4 janvier 2003
Format:Broché
Un roman comme on aurait pu en écrire au 19e siècle, mais avec une écriture de notre époque (parfois haletante, déconcertante), un auteur qui ne lâche pas ses personnages, tout en leur laissant un certain mystère (on continue à s'interroger sur eux une fois le livre terminé), la complexité des rapports humains dans une famille mise à jour... Le plus émouvant est peut-être la maladie du père ; l'auteur tente de nous donner une vue de l'intérieur de ce que peut être la désorientation et la perte de tout ce qui fait une personnalité. La mère et le fils aîné sont très bien décrits... J'ai été moins sensible au traitement donné à la fille et au fils cadet. Cependant, certains passages (Noël à la maison, le fils qui refuse de manger son repas, le fils aîné complètement perdu mais qui croit tout dominer...) sont vraiment à la fois émouvants et extrêment drôles et ironiques. Un livre à recommander.
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13 internautes sur 13 ont trouvé ce commentaire utile 
Excellent! 1 mars 2004
Par Nicole
Format:Broché
Le roman "Les corrections" est génial, absolument génial! Jonathan Franzen suit chacun de ses héros et enregistre ce que le personnage pense et ressent et pourquoi il agit d'une certaine manière. Les personnage principaux sont une famille américaine "normale", composée d'Enid et d'Al, les parents vieillissant, et de Gary, Chip et Denise, les enfants déjà adultes. La mère essaie d'imposer ses attentes et sa vision des choses à ses enfants qui se rebellent chacun d'une manière différente. Le père est incapable d'exprimer tout sentiment. Gary est omnibulé par sa peur de devenir dépressif et en devient paranoiaque, Chip suit un parcours professionel et personnel en zig-zag et à rebondissements, et Denise est à la recherche d'elle-même.
L'action est la vie "normale" de cette famille "normale", truffée de flash-back qui rendent le roman passionnant et plein de suspense, tout en découvrant peu à peu les petits secrets pas toujours reluisants de la famille. L'analyse des personnages et de leurs motivations est excellente. La description du vieillissement et de la démence sénile est extrèmement réaliste. Le roman de Jonathan Franzen n'est ni rose ni kitch, parfois même assez déprimant, mais écrit d'une main de maître.
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Commentaires client les plus récents
Angoisses ....
Terrible mais tellement realiste , l auteur nous fait toucher du doigt nos propres angoisses, les difficultes entre freres et soeurs qui s eloignent les uns des autres - chacun sa... Lire la suite
Publié il y a 1 mois par dominique
Grand, gros, roman majeur
Au commencement, des phrases de 2 pages de long (p 20-21) ! Un 1er chapitre pénible qui m'a presque dégoûté de continuer ! Et presque 700 pages en vue. Lire la suite
Publié il y a 1 mois par Jean Humbert
si vous aimez Franzen
Franchement, je trouve cela un peu long et j'ai fini par m'ennuyer. J'hésite donc à le recommander sauf à quelqu'un qui n'est pas avare de son temps.
Publié il y a 4 mois par Mr. Glacon Pierre
Un Franzen décevant
Décevant !
Bien que Franzen ait réussi à donner de la densité à ses personnages, le récit est alourdi soit par un style verbeux soit... Lire la suite
Publié il y a 6 mois par JEFF
un excellent roman sur la société et la famille !
féroce mise à nue de la société et de la famille américaine mais valable ailleurs dans le monde occidental! Lire la suite
Publié il y a 6 mois par jeanne
Les corrections : un sans faute
A première vue, ce livre fait un peu peur : près de 700 pages et de bonnes critiques ! Ca sent l'ennui ou la déception.
Or, rien de tout ça. Lire la suite
Publié il y a 8 mois par ecce.om
Grand roman
On lit ici ou là que Franzen serait un digne successeur de Balzac dans l'Amérique contemporaine. Lire la suite
Publié il y a 18 mois par rauch75
Ah la famille...
C'est une grande fresque familiale. J. Franzen décrit tour à tour les membres d'une famille moyenne des Etats-Unis, ni pauvre ni riche. Lire la suite
Publié le 26 avril 2009 par Aristide France
Déception !
Influencé par des avis très positifs j'ai acheté ce livre avec un plaisir qui n'a pas résisté à sa lecture. Lire la suite
Publié le 24 juillet 2008 par portalis
Excellent mais déprimant
J'ai trouvé ce roman extrêmement bien écrit. Le style est vraiment très bon, personnel et novateur. Lire la suite
Publié le 16 mai 2008 par Anne
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