Il y a quelques années, le cinéma asiatique était plus florissant encore qu'il ne l'est aujourd'hui. En 2000, à Cannes, étaient présentés quatre films majeurs qui témoignaient de la vivacité de ce cinéma venu d'Asie:
In the Mood for Love de Wong Kar Wai (Honk Kong),
Yi Yi d'Edward Yang (Taiwan),
Le Chant de la fidèle Chunhyang d'Im Kwon Taek (Corée), et Les Démons à ma porte de Jiang Wen (Chine continentale). On connaît le sort qui a été réservé au premier, succès international (mérité); Yi Yi fut un succès moindre, mais après son prix de la mise en scène à Cannes réussit à toucher un assez large public et fit connaître cet auteur très attachant (mort hélas l'année dernière); Le Chant de la fidèle Chunhyang, succès d'estime après avoir été scandaleusement oublié du palmarès, fit lui aussi connaître ce vétéran du cinéma coréen qu'est Im Kwon Taek, qui récidiva peu après avec le non moins formidable
Ivre de femmes et de peinture. Quant à Jiang Wen, dont le film ne ressemble pas plus aux autres qu'ils ne se ressemblent entre eux, il reste lui très peu connu malgré son très mérité Grand Prix du jury, et son film n'a été que peu vu à sa sortie en salles. Quel dommage!
Son film, en noir et blanc et pourtant haut en couleurs, n'a peur de rien et est un des plus étonnants de ces dernières années. Etonnant tout d'abord par la façon dont le récit prend en charge l'occupation de ce coin de Chine par les Japonais (voir synopsis); étonnant surtout par son mélange si hénaurme et pourtant savant de comédie et de tragédie, de grotesque et de sérieux, de trivialité et de profondeur. De ce curieux mélange des genres et des humeurs qu'on pourrait qualifier de shakespearien (par nature, pas par une quelconque ressemblance dans la matière traitée, quoique) on ne retire aucune impression d'hétérogénéité. Le réalisateur, qui, à la Kusturica, montre l'histoire comme farce, avec sa part comique et sa part tragique, renvoie Chinois et Japonais dos à dos à la fin du film, ce qui fait qu'il n'a plu ni aux uns ni aux autres. Après la présentation à Cannes, Jiang Wen paya sa témérité d'une interdiction de faire du cinéma (il est aussi un acteur connu) pendant quelques années. Celle-ci a été levée en 2007 par la réalisation du Soleil se lève aussi, film à la fois encore plus délirant et plus obscurément symbolique, sans doute pour éviter d'encourir les foudres des autorités une deuxième fois.
Les Démons à ma porte est à mes yeux une des découvertes majeures de ces dernières années, une vision de l'histoire forte et singulière, pleine de bruit et de fureur, suscitant tour à tour des rires francs et un effroi glacé. Bref, ce qu'il est convenu d'appeler un tour de force. Mais pas un film de pure épate, pas du tout: le film d'un grand metteur en scène, et un accomplissement sans doute unique, même si on lui souhaite de réaliser à l'avenir d'aussi grands films. Filmé dans un noir et blanc magnifique (sauf un plan), il stupéfie à chaque nouvelle vision. Découvrez cette oeuvre d'une puissance à nulle autre pareille et faites-la connaître, elle le mérite amplement.
NB Ce dvd est à intervalles plus ou moins réguliers indiqué comme indisponible. Si c'est le cas, vous pouvez tenter votre chance directement sur le site d'Océan Films (ocean.cine-solutions.com), où il est vendu, s'il est bien disponible à ce moment-là, à 12,99.