D'abord, la surprise de découvrir au générique le nom de
Frank Tuttle (le réalisateur du mythique This Gun for Hire est ici responsable du décor... -carrément étonnant!-). Et puis bien sûr,
James Mason et
Joan Bennett, deux acteurs dont le talent n'est plus à démontrer. Enfin,
Max Ophuls, exilé aux Etats-Unis depuis quelques années, et dont The Reckless Moment constitue le dernier film tourné outre-atlantique. Une voix off démarre ce drame tourné en 1949 pour la Columbia... "C'est arrivé l'année dernière, juste avant Noël. Les Harper vivaient dans une ville charmante, Balboa, située à 80 km de Los Angeles. Un matin, tôt, Mme Harper prit sa voiture et se rendit à Los Angeles...". Mme Harper, campée par Joan Bennett, la trentaine bien entamée, est une assez belle femme, un peu bourgeoise sur les bords, mais il se trouve qu'elle a quelques soucis... Assumer le rôle de mère seule au foyer lui pose en effet quelques problèmes (la guerre est finie mais son mari est resté en Europe; celui-ci ne rentrera pas de si tôt en Amérique, on ne le verra donc pas...). Cette histoire d'absence a bien sûr ses conséquences. Mme Harper vit avec ses deux gosses, Bea et David. Le grand-père très âgé loge lui-aussi chez les Harper... L'autre problème, c'est que Bea, dix-sept ans, a le feu au cul... et qu'elle fréquente un certain Darby, un homme bien plus âgé qu'elle... La mère en bonne bourgeoise WASP compte bien régler cette affaire pour le moins douteuse sinon "socialement incorrecte". Elle prend donc les choses en main, rencontre l'amant de sa fille, un type fringuant, sorte de gigolo veillant plus à son apparence qu'à sa conscience, et qui croit que tout peut se résoudre en sortant quelques liasses de billets...
Le type est donc bourré aux as et la gamine aime sortir... Classique. La fille n'y voit que du feu. Et la mère panique (sa façon de fumer cigarettes sur cigarettes...) parce qu'en l'absence de son mari, elle ne contrôle plus rien... Sa fille lui échappe... Bon, voilà, le décor et la trame sont plantés, maintenant, reste l'intrigue: un accident dont tout indique que la fille est responsable... Je n'en dirai pas plus... Ce drame bourgeois tourné dans un noir et blanc magnifique est basé sur une économie narrative idéalement classique. The Reckless Moment n'est pas aussi noir et pessimiste que
Le Roman de Mildred Pierce (le film de Michael Curtiz qui traitait quasiment du même sujet...), mais ce qui frappe dans ce film, c'est, outre la densité, l'efficacité du scénario, et puis une technique cinématographique exemplaire qui a de quoi laisser abasourdi. Si la dramaturgie et les tensions ne sont pas aussi paroxystiques que dans les films de
Lang et de
Siodmak, le film d'Ophuls a le mérite de dépasser le simple effet pour instaurer une friction mémorable. Surtout lorsque débarque Donnelly, le maître chanteur, campé par un James Mason toujours aussi remarquable dans ses rôles empreints de flegme british. L'année précédente, l'acteur britannique avait d'ailleurs collaboré avec Ophuls pour ce long métrage qui paraît-il fut un échec commercial (
Caught)... Bref, tout ça pour dire, que l'intérêt majeur du film, c'est surtout la présence de cet immense acteur.
Et si The Reckless Moment ne brille pas comme un grand classique (dans les bonus l'on apprend que le cinéaste n'a pas eu les mains libres, du moins dans son choix pour l'équipe technique...), de le revoir, on lui découvrira quelques qualités, tels ces travellings magnifiques à l'intérieur de la maison, ces plans en une seule séquence, d'une maîtrise absolue (là où d'autres auraient procédé à quelques coupures...), ce gros plan sur James Mason quand celui-ci passe un coup de fil à l'intérieur d'une cabine téléphonique, (cette scène n'est pas sans rappeler le merveilleux
Five Fingers/L'Affaire Ciceron de Joseph Mankiewicz, réalisé trois ans plus tard...). Sens quasi parfait du montage (tandis que la mère écrit à son mari, la fille part retrouver son amant dans le garage), un savoir faire totalement maîtrisé donc, et surtout un cinéma très américain à la fois moderne et visionnaire (Joan Bennett a les cheveux courts et représente à ce titre la femme moderne de la seconde moitié du 20ème siècle, affairée, courant à droite et à gauche, vivant seule avec ses gosses, une femme loin d'être idiote, mais pas très conséquente non plus, et quand elle réfléchit, c'est hélas trop tard...). Enfin, la domestique, une noire, tient un rôle très intéressant. Comme dans les films de Mankiewicz, les rôles secondaires possèdent souvent plus de lucidité... Un grand film donc, qui, à défaut d'être un chef d'œuvre, reste un beau fleuron du septième art. A découvrir de toute urgence. Enfin merci à LD de nous avoir fait découvrir cette petite merveille...
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Langues VOSTF seulement. Bonus, un documentaire sur Max Ophüls aux Etats-Unis.