L''érudition de Paul Veyne ne fait pas de doute. Le Pain et le cirque, son chef-d''oeuvre étrangement ignoré, le démontre brillamment. Seulement, on peut se demander à quel point la question abordée dans ce petit essai est une question empirique. Paul Veyne se demande en effet ce que nous devons penser de la vérité. Or nous pouvons nous demander jusqu''à quel point l''étude des croyances des Anciens peut nous aider à répondre à cette question.
Veyne suppose que la vérité n'est qu'une croyance, qu'il n'y a, pour reprendre le mot de Nietzsche, pas des faits, que des interprétations. Il cherche à démontrer sa thèse à partir d'un examen des croyances des Anciens.
En fait, le raisonnement de Paul Veyne se réfute lui-même. Comme Jacques Bouveresse le fait remarquer, l''idée "veynienne" que la vérité n''est rien d''autre qu''une construction idéologique s''appuie sur une description d''un état de fait historique qui prétend elle-même à la vérité (Le philosophe chez les autophages, p. 109-116). (Bernard Williams a récemment fait la même remarque à propos de l''historiographie postmoderniste.)
Évidemment, du point de vue de Veyne, une telle faiblesse logique n''est pas une faiblesse. John Searle explique quelque part pourquoi il est très difficile de trouver chez les auteurs postmodernes "des arguments clairs, rigoureux et explicites contre les éléments qui sont au c½ur de la tradition rationaliste occidentale". Si à première vue le fait est curieux, il ne l'est en réalité pas tellement "quand on pense que l''idée même d''"arguments clairs, rigoureux et explicites" constitue justement une partie de ce qui est contesté" ("Rationalité et réalisme : qu''est-ce qui est en jeu?").
Cela étant, le fait que l''essai rate sa cible ne le rend pas moins intéressant pour quelques analyses historiques qui sont proposées de différents phénomènes de croyances. Paul Veyne, à l''exception de la quasi-totalité des historiens francophones, s''intéresse aux croyances. Dans cet essai comme dans plusieurs articles (notamment "Conduite sans croyance et ½uvres d''art sans spectateurs" et "Propagande, expression roi, image idole oracle"), il tente de comprendre les croyances en les approchant d''une manière plus pragmatique que cartésienne. Autrement dit, il les considère moins comme des phénomènes mentaux présents à la conscience que comme des phénomènes que l''on peut comprendre en observant qui fait quoi et dans quelles situations pratiques.
Par exemple, Veyne s'intéresse dans un article au cas particulier de la colonne Trajanne, édifiée à Rome en l'honneur des campagnes militaires de l'Empire romain. À première vue, il s'agit d'une forme de propagande d'État parce qu'on y trouve un récit comme en bande dessinée de la grandeur de l'État. Or ce dessin est enroulé autour d'une colonne très haute. Sa lecture demanderait donc que l'on tourne autour de la colonne avec une paire de jumelles! Veyne montre donc que la propagande ne tient pas dans le contenu du discours, mais dans le fait que l'État montre, pour ainsi dire "performativement", qu'il dispose de la puissance d'imposer son discours.
Au lecteur qui s''intéresse à ce genre de question, je ne peux que recommander la magnifique étude des croyances magiques proposée par Edward E. Evans-Pritchard, Sorcellerie, oracles et magie chez les Azandé (Gallimard, 1972), ainsi qu'au commentaire subtil qu'en propose Philippe de Lara dans Le rite et la raison (Ellipses, 2005). En plus de s'intéresser aux mêmes questions avec une sophistication de loin supérieure à celle proposée par Veyne, ces ouvrages sont libres des laborieuses réflexions irrationalistes qui encombrent inutilement Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes.