"Les Introuvables du chant wagnérien", 4 CDs EMI.
Passons sur le titre de ce coffret et sur le fait que, même lors de sa première parution en 33 tours, la majorité de ces voix wagnériennes étaient trouvables, et dans des doubles coffrets Electrola, DG ou EMI, mais il est vrai que ce n'était pas toujours dans les extraits proposés ici. S'il y a bel et bien des introuvables, ce sont ceux et celles que j'appellerais les victimes de l'histoire : Rudolf Bockelmann, Martha Fuchs, Maria Mûller, Germaine Lubin, victimes de la politique des maisons de disques : Florence Austral, sacrifiée à Frida Leider, Bockelmann sacrifié à Schorr, ou encore victimes de leur modestie comme l'immense et totalement méconnu Hans Hermann Nissen, qui ne quitta l'opéra de Munich que pour Salzburg avec Toscanini.
La grande découverte du CD 1, c'est, je l'ai dit, Hans Hermann Nissen, sobre et grandiose Hollandais, d'une beauté de timbre irréprochable, et Elisabeth Rethberg, Senta extasiée, folle d'un amour presqu'hystérique, peut-être déjà trop femme, mais vocalement triomphante. Comme en aparté d'enregistrements qui sont tous compris entre la fin des années 20 et le début 40, un enregistrement de 57 : et c'est une Senta pure, enfantine, radieuse de timbre, d'une séduction imparable. Devinez ! Birgit Nilsson, 39 ans déjà ! Mais l'acier n'est pas encore trempé, le métal est brûlant et souple, éclatant de chaleur et de beauté. Face à elle, inspiré, et plus encore qu'à l'accoutumé, le mythique Hans Hotter.
Pour Hans Sachs, Friedrich Schorr bien sûr, mais aussi Rudolf Bockelmann, noble et solide, impressionnant et émouvant, une statue, souple de forme, dure de matière.
Le CD 2 nous offre le Tannhaüser de Max Lorenz et l'Elisabeth de Maria Reining, duo éclairé de soleil. Puis Elisabeth Rethberg à nouveau, étonnante Elsa, dont on se demande, vu son autorité vocale, comment Ortrud et Telramund pourront la manoeuvrer. Deux curiosités ensuite : Aureliano Pertile, un des plus grands ténors italiens de son temps, en Lohengrin, et Hina Spani en Elsa. Aussi incongru que l'italien puisse paraître à nos oreilles, il ne déssert pas l'esthétique musicale de Wagner, du moins pour l'époque de Lohengrin, c'est même peut-être le contraire.
Le CD 3 présente des déceptions et de taille : Frida Leider en Isolde, escamotant avec un art de prestidigitateur consommé les notes périlleuses. On a vanté, avec raison, son médium et il est somptueux, mais cela ne suffit pas à faire une Isolde. Quand à celle de Nanny Larsen-Todsen, je passe charitablement sur des défaillances de justesse et d'émission inacceptables. Il ne faut jamais oublié que le fait d'avoir chanté à Bayreuth n'est pas une référence inattaquable. Cosima, et elle resta influente jusqu'à sa mort en 1930, n'était pas favorable aux belles voix ni au beau chant, elle y était même souvent hostile, exacerbant jusqu'à l'absurde une opposition entre drame wagnérien et opéra italien que jamais Richard n'avait voulu aussi farouche et obstinée. Mais les héritiers, les disciples se croient souvent tenus de fanatiser les idées du maître, de les statufier, par fidélité mal comprise, quand lui, dans la toute puissance de son génie pouvait se permettre la souplesse et même la contradiction. Mais trève de diversion, car voici Germaine Lubin, grande sacrifiée de l'histoire, sur scène comme au disque, et dont cette "Mort d'Isolde" nous fait amèrement regretter tout ce qui nous manque d'elle. L'élégance de l'élocution, la beauté du chant, sa tenue, la simplicité de sa ligne, et l'extase angélique où l'interprète atteint sont sans comparaison.
Meta Seinemeyer, en Sieglinde, et Max Lorenz, en Siegmund, terminent en beauté ce CD qui avait mal débuté.
Le CD 4 commence et finit par la Brünnhilde, en français, de Marjorie Lawrence, idole de l'opéra de Paris et du Metropolitan de New York, la seule Brünnhilde qui ait jamais sauté sur son cheval pour se précipiter dans le bûcher de Siegfried. Un enregistrement de janvier 36, au Met, paru chez Naxos, témoigne de la surprise et de l'admiration du public devant cette performance. Mais au-delà de l'anecdote (un peu foraine), il y a la voix, une voix d'une étendue phénoménale allant de Brûnnhilde à Ortrud, de Hérodiade à Amnéris, de Brangäne à Salomé.
Marcel Journet, Wotan de 61 ans, nous donne une exemplaire leçon de chant, Nissen confie la beauté de son timbre au Wanderer, tandis que Florence Austral, autre Brünnhilde australienne, attaque "Zu neuen Taten" avec une autorité impressionnante. L'improbable mais très séduisant Siegfried de Walter Widdop lui répond, tandis que la fièvre de ces adieux héroïques est entretenue par un orchestre électrisé que dirige Albert Coates.
Quatre CDs précieux, quatre CDs pour île déserte, mais qui laissent des regrets : d'abord celui que ces voix se soient tues à jamais, ensuite que, quelle que soit la quantité de témoignages qu'elles nous laissent, ils sont toujours trop peu nombreux, enfin que cet "art de chanter Wagner" soit perdu, et à jamais peut-être. Car si, de temps à autre, un phénomène apparaît qui a nom Waltraute Meyer, Nina Stemme, ou Peter Seifert, quel désert autour d'eux.
Merci à ceux qui m'auront lu jusqu'ici.