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1 + 1 = 1, 6 mai 2012
Ce commentaire fait référence à cette édition : Les Livres de vie : Le livre de Jack ; Le livre de Sam (Comic)
Cette édition regroupe les deux tomes parus jadis séparément dans
Le Livre de Jack et
Le Livre de Sam. Ils forment une histoire complète, en deux parties indissociables.
C'est à reculons que je me suis lancé dans cette aventure, car j'étais resté très déçu après avoir lu
Orull le faiseur de nuages, un conte laborieusement enfantin écrit par le même scénariste, à savoir Denis Pierre Filippi. Ce furent les superbes planches d'Olivier Boiscommun qui me donnèrent envie de lire cette œuvre. Bien m'en a pris, puisqu'elle est merveilleuse, dans tous les sens du terme.
LE LIVRE DE JACK.
Jack, un enfant vagabond, vit avec une bande de jeunes qui partagent la même condition que lui, squattant les toits d'une ville aux allures de village à la "Pinocchio". Un jour, la bande soumet le garçon à une sorte d'épreuve du courage : Il doit pénétrer seul le vieux manoir de la forêt, et ainsi mériter le respect de ses ainés. Il y dérobe un livre mystérieux qui, aussi fantastique que cela puisse paraître, raconte sa vie, au point de s'écrire au fur et à mesure de ses aventures !
Rapidement dérobé par un camarade jaloux, ce livre pourrait devenir une malédiction s'il était écrit par quelqu'un de manière malveillante. Mais Jack n'est pas seul. Sam, une adolescente avec qui il entretient des liens très affectifs, l'accompagne...
Enfant, je me souviens, nous avions un jeu avec les copains de mon quartier : Il s'agissait de pénétrer les maisons abandonnées. Il y en avait des tas (c'est devenu rare aujourd'hui) et certaines étaient aussi terrifiantes que fascinantes. Notre fantasme était d'y découvrir des mystères et des trésors insoupçonnés. Et c'est précisément ce fantasme que le présent récit se propose de réaliser !
Le principal attrait de cette bande dessinée réside dans le décor choisi pour nous conter cette histoire : Une sorte de petite ville aux accents gothiques, entre le village champêtre et le Londres de Charles Dickens. Qui peut savoir à quelle époque se déroulent ces événements ?
Il y a du
Oliver Twist, du
Pinocchio et du
Alice au pays des merveilles dans cette atmosphère onirique où les personnages pénètrent un monde fantastique dans lequel la réalité s'éloigne de plus en plus au fur et à mesure que leur destin évolue. Mais malgré ces références auxquelles on pense rapidement, "le Livre De Jack" possède une voix suffisamment propre pour demeurer original et unique en son genre. Il fait partie de ces histoires qui nous font regretter de ne pas les avoir imaginées et écrites nous-mêmes...
Le dessin est au diapason : dans un style proche de celui de Loisel, il nous happe immédiatement.
Il est évident que "le Livre De Jack" nous parle du destin. Dans un sens, il s'impose comme une allégorie implacable sur les racines de la destinée humaine, qui ne peuvent se développer que dans la mesure où on les entrave. Elles chercheront alors un moyen de survivre, dans une course désespérée vers la liberté. Le fait que cette histoire s'appuie sur des enfants démunis et sans présence parentale enfonce encore le clou : L'idée, incroyablement mélancolique, que nos parents ne soient là ni pour nous protéger, ni pour nous spolier de nos choix, entérine le principe que la vie n'a de sens que si l'on est libre de notre destin.
J'aurais aimé que les auteurs exploitent davantage tous les ressorts de leur concept en développant quelques scènes d'exposition. Le fait qu'ils aillent à l'essentiel n'est pas un mal, mais il semble qu'ils prennent la forme de leur histoire un peu à la légère, dans le sens où les motivations de leurs personnages manquent d'épaisseur. Le récit aurait gagné à étoffer quelques seconds rôles, notamment celui de "Stan", qui semble évoluer au grès du hasard de l'intrigue.
Il y a tout de même suffisamment de substance merveilleuse dans cette histoire pour ne pas la rater. Surtout si, comme pour moi, elle réussit à faire renaître l'enfant qui demeure caché au fond de vos souvenirs...
LE LIVRE DE SAM.
L'histoire reprend au moment même ou elle s'arrêtait à la fin de la première partie.
Tout d'un coup, les auteurs prennent un virage brutal vers l'enchantement et poussent leurs deux personnages principaux vers une aventure aux airs d'
Alice au pays des merveilles et de
Peter Pan.
De retour dans le mystérieux manoir où Jack avait découvert le livre de sa Vie, nos deux héros vont découvrir un labyrinthe peuplé d'enfants perdus, qui tissent le destin des hommes en le classant dans une gigantesque bibliothèque. Sam apprendra que son livre est vide, puisqu'elle est destinée à rejoindre les habitants de ce monde à part. Mais Jack, qui ne l'entend pas de cette oreille, va semer le vent de la révolte...
Ce second volet vient hisser notre histoire vers des hauteurs oniriques et allégoriques plus vertigineuses que le précédent. De la même manière, il pêche par manque d'épaisseur quant aux personnages secondaires et paraît parfois hasardeux. Les lecteurs les plus perspicaces trouveront certainement des incohérences et des fautes de script par-ci par-là, notamment à travers le personnage du vilain "Stan", les auteurs tentant maladroitement de corriger une caractérisation trop manichéenne... Mais le sens du merveilleux et la puissance métaphorique révèlent suffisamment de substance pour emporter l'adhésion.
"Le Livre De Sam" s'impose en définitive comme une relecture des classiques cités ci-dessus à la fois respectueuse et novatrice, grâce à une tonalité mélancolique et une ambiance gothique qui finissent par lui donner sa voix propre. Dès lors, peu nous importe que la géographie des lieux se révèle totalement abstraite.
Le final, elliptique et ouvert (est-ce un rêve ou la réalité ?), laisse au lecteur le choix de suivre la voie de l'optimisme ou du pessimisme.
Il faut dire que si la premiere partie s'imposait comme une allégorie du destin, celle-ci se pose davantage comme celle de la fuite. Nos héros refusent alors systématiquement toute alternative à s'intégrer dans quelque univers que ce soit, préférant choisir la voie de leur choix, et par extension celle de leur amour, qui n'a de sens que dans leur condition de vagabonds esseulés. Rendez-vous compte qu'ils vont jusqu'à refuser de tirer les ficelles du monde, puisqu'il faut alors se fondre dans un ensemble désincarné où les jeunes gens, qui ne réagissent pas comme des individus, se relaient pour terminer la phrase du précédent !
Le passage où ils sont confrontés à leurs parents, pour qui ils ne sont plus que des ombres, laisse à penser que la vie les a abîmés au point de chercher un ailleurs. Que leur reste-t-il alors, s'ils refusent à la fois le monde réel et le monde imaginaire où l'enfant ne grandit pas ? Dans un sens, cette histoire va plus loin que celle de "Peter Pan" en suggérant que l'amour est la solution du mal-être. Filippi et Boiscommun n'iront pas jusqu'à répéter le point de vue de Steven Spielberg avec son
Hook, où l'on voyait Peter marié à la petite fille de Wendy. Ils préfèreront une fin beaucoup moins pragmatique...
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