En 1976, installé définitivement aux îles Marquises, Brel écrit les chansons de ce qui sera son dernier album. Sobrement intitulé de son nom, le disque est en général appelé
Les Marquises, en référence à la chanson-titre qui clôt cet album en forme de testament.
Depuis 1974, Brel se sait condamné. Lui qui ne s'est jamais permis de s'apitoyer sur son propre sort, écrit pourtant des chansons révélant une sensibilité inédite, comme
« Orly » sur un couple qui se sépare dans le silence et la discrétion, chose rare chez Brel. Cependant un grand nombre de chansons reprennent les thèmes favoris de l'artiste. N'attendant plus rien de la vie ni de personne, il enfonce le clou et prend parfois même des positions extrêmes. Il a toujours préféré l'amitié des hommes à l'amour des femmes trop volages. Il le dit, le crie parfois même dans
« Jojo » où il rend hommage à l'ami disparu. Le tempérament explosif de Brel étant une forme de pudeur pour dissimuler sa grande sensibilité, il a attendu que son ami soit mort pour lui dire
« Je t'aime ». Ailleurs, son scepticisme le pousse à la mysoginie, comme dans
« La ville s'endormait ». Cette amertume est le point le plus gênant de ce disque pourtant très abouti.
Dans
« Knokke-le-Zoute tango », chanson sur la solitude, Brel se libère des tabous de son personnage et parle enfin librement et presque crûment de sexe. C'est surprenant de sa part, mais convaincant. Dans une autre chanson,
« Les F... », le chanteur aborde un autre sujet resté présent tout au long de son oeuvre : les Flamands, et la rivalité qui les oppose aux Wallons. Pour le coup, lui qui en était toujours resté au stade d'allusions, expose carrément son point de vue : il est intolérable d'imposer l'enseignement du flamand dans les écoles wallones. Encore une fois, malgré le ton inhabituel, on adhère sans difficulté au propos. Sur le plan musical, il est surprenant de noter un certain penchant pour le genre disco alors en vogue.
L’album, d’une certaine homogénéité, est réalisé sans l’aide de Gérard Jouannest, à l’exception de
« Mourir », une superbe mélodie sur une progression d’accords qui constitue la principale prise de risque d’une œuvre s’inscrivant dans la continuité de l’artiste. Les arrangements de Rauber, toujours présent, savent se faire discrets à l’occasion (les dépouillés
« Jaurès » et
« Jojo »), conférant un parfum de nostalgie et de douleurs muettes à ces chansons.
L’accordéon est l’accompagnement principal de la quasi-totalité des titres, parfois mixé de façon trop dynamique (
« Le bon Dieu »), écrasant les orchestrations des couplets qui auraient gagné à être mises en avant. Il y a aussi la harpe chère à Rauber, en quelque sorte sa signature musicale, et bien entendu la voix du chanteur qui, altérée par les épreuves et par le temps, acquiert un charme nouveau. Certaines modulations et nuances apparaissent comme une bouffée de fraîcheur dans une œuvre étouffante à force de lyrisme. Ici, l’auditeur pénètre au plus profond de la sensibilité de Brel, son intimité, libérée des carcans d’autrefois.
Mériadec De Rigaud - Copyright 2012 Music Story