"Les Mystères de Paris", Jacques de Baroncelli, 1943, NB, bonne copie.
L'oeuvre d'Eugène Sue a plus vieilli que ses adaptations cinématographiques, et leurs défauts tiennent au roman plus qu'à leur réalisation : total manque de nuance dans la peinture des caractères, bons et mauvais sentiments aux couleurs si criardes qu'ils font sourire les uns comme les autres.
Pourtant, dans le cas de cette réalisation de Baroncelli, au riche budget pour 1943, si le film met quelque temps à démarrer, si l'on peut regretter quelques maladresses aussi (la bagarre Rodolphe-Le Chouineur, vraiment manquée, ou l'assassinat de la comtesse...), il fonctionne, les péripéties ne manquent pas, et l'on s'ennuie peu. Il est vrai que c'est le "Boulevard du Crime", on ne compte plus les morts ! Mais cela tient aussi à certaines ambiances bien recréées, le tripot du "Lapin Blanc", ou le brouhaha très "Scènes de la Vie de Bohème" qui règne dans la maison des Pipelet, et à une distribution délectable.
Honneur aux "Méchants":
Alexandre Rignault, "Le Maître d'école", Lucien Coëdel, "Le Chouineur", Yolande Laffon, la comtesse, et -qui l'aura reconnu ?- un tout jeune Jean Carmet dans le rôle du claudiquant et revanchard Tortillard; mais dominant tous ceux-là (elle vaut tout le film), il y a Germaine Kerjean dans le personnage de "La Chouette"! Habituée aux rôles à poigne (elle sera l'impitoyable mère de Gabin dans "Voici le temps des assassins", et la complice du docteur Belhomme (Raymond Souplex) dans "Caroline chérie"), cette immense actrice, dix ans pensionnaire du Français, nous offre ici, avec son oeil torve de chouette borgne (c'est elle en couverture), et sa voix de rogomme au rire égrillard, vieille harpie âpre au gain, le coeur aussi sec que sa carcasse décharnée, un mémorable numéro d'actrice; il fallait bien un Alexandre Rignault pour lui tenir tête : leur mariage est un grand moment !
Les "bons", eux, souffrent évidemment de la comparaison : jeunes premières insignifiantes et oubliées (Cecilia Paroldi, Ginette Roy, Simone Ribaut), Roland Toutain en Cabrion, Pierre-Louis en Francis, et le grand Marcel Herrand, dans un des rares rôles de gentils qu'il ait eus, ne convainc pas tout à fait: est-ce sa faute ? Non. Le personnage du grand-duc de Gerolstein (tiens, on réentendra ce patronyme !) est trop lisse, trop peu crédible aussi, et nous avons sans doute trop souvent vu Marcel Herrand en assassin, comploteur, bourgeois véreux, ou politicien à vendre, pour croire tout à fait à cet angélique grand seigneur s'encanaillant pour mieux punir le crime et récompenser la vertu...
Jacques de Baroncelli (1881-1951), prolixe adaptateur d'oeuvres littéraires, est, comme il l'avait lui-même prévu, bien oublié aujourd'hui. Décrié par Brasillac qui, à la sortie du film, qualifie son oeuvre de grise et plate, mais célébré par Louis Delluc : "Presque tout y est d'un poète, ou plutôt d'un virtuose", la vérité de son talent doit se trouver au milieu de ces deux extrêmes. Virtuose, sûrement pas, non plus que gris et plat, mais artisan délicat et honnête, c'est certain, ayant le sens du rythme et de la belle image, et mettant ses dons au service d'une oeuvre pour la rendre accessible au grand public. C'est déjà pas mal !