Même un p'tit Chabrol, ça ne se refuse pas. Claude Chabrol, 80 balais aux prunes cette année, a souvent déclaré qu'il n'avait réussi que cinq ou six films dans sa carrière. Modeste le monsieur, car, même s'il y a du bon et du moins bon en 50 ans de cinéma, ce boulimique nous a copieusement gâté, ne serait-ce qu'avec ses collaborations avec Isabelle Huppert, Jean Poiret, Jean Yann, ou dans ses pamphlets anti-bourgeois des années 70.
C'est à cette dernière veine qu'appartiennent LES NOCES ROUGES, sorti en 1973. L'action se situe en province. Paul est député-maire, mariée à Lucienne, qui entretient une liaison avec Pierre, un notable respecté, marié lui aussi, bientôt nommé adjoint au maire. Les deux amants, frustrés de ne pas pouvoir vivre leur amour au grand jour, fomentent un plan...
L'intrigue vous rappelle LE FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS ? Ce n'est sans doute pas un hasard, d'autant qu'une scène nous montrant Lucienne (Stéphane Audran) toute vêtue de noir, spectrale, nous rappelle furieusement Lana Turner, inversement habillée de blanc dans le film de Tay Garnett
Le Facteur sonne toujours deux fois. Le propos de ce film est donc classique, et très simple. Voire simpliste. D'autant que Chabrol, comme très souvent, se contrefiche de son intrigue criminelle, bâclée, improbable dans la réalisation du crime et de l'enquête qui suit. Ce qui intéresse Chabrol, c'est le couple d'amants, admirablement joué par Stéphane Audran (quelle beauté ! quelle paire de jambes !) et le génialissime Michel Piccoli. Ils sont comme des gamins, sans gêne. Ils s'envoient en l'air dans un château, entre deux visites de touristes, laissant un lit défait, des mégots, du champagne, ce qui conduit le conseil municipal à renforcer la sécurité des lieux pour empêcher des hordes supposées de jeunes voyous de s'attaquer au patrimoine de la commune ! Irrésistible scène ! Bien entendu, Piccoli fait partie du conseil municipal... Le film est truculent, trivial, osé. Il faut des acteurs de la trempe de Piccoli/Audran, dotés de ce grain de folie, de ces yeux pétillants, vicieux, pour oser jouer l'outrance sans être ridicule. Ils s'opposent bien sûr à Claude Piéplu (Paul, le maire) tout en retenu, drapé dans sa dignité de façade bourgeoise, dindon de cette farce très relevée.
Chabrol réussit quelques beaux moments de mise en scène, comme ce plan séquence où les trois protagonistes se rencontrent sur les rives désertes d'un fleuve, ballet machiavélique avec entrée et sortie de champs millimétrées. Où cette scène où Piccoli lit une lettre de Stéphane Audran lui annonçant « demain à 11h je passerai sous tes fenêtres, et je sais que tu me regarderas derrière tes rideaux », et Piccoli se lève, gagne la fenêtre, la caméra le suit puis épouse son point de vue, cadre la rue, où on voit Stéphane Audran approchait en marchant : sublime. Car Chabrol fait fi du temps réel, pour faire coïncider la lecture du message et le passage d'Audran, presque simultanément. C'est bien simple : c'est beau comme du Truffaut ! On peut reprocher par contre une utilisation abusive des effets de zoom, très en vogue à l'époque, qui vieillissent le film, et surtout, donc, cet aspect bâclé du scénario, peu consistant, et quelques incohérences sur la fin.
Un film bancal, donc, sauvé par son trio de comédiens, et la verve satirique de son auteur.