Voilà un roman de Gide rafraîchissant, poétique, qui nous invite à revenir sur notre être en goûtant aux sucres de la Nature par une dénudation totale. Très dépaysant, le style lyrique n'est pas étouffant et ce livre permet d'étudier le sentiment amoureux, la philosophie de vie même, sur l'élan grec et la tristesse. On comprend pourquoi ce livre enthousiasma un Jean Genet.
Tristesse approchée dans les "Nouvelles nourritures" avec un sérieux presque "conceptuel", mais plus élaboré que dans le premier livre.
Ici, Gide n'hésite pas à utiliser des rencontres, des souvenirs, et remplace Nathanaël par "camarade", mais il y a en-deçà une critique du communisme et surtout une critique de la mélancolie. Avec ce passage mémorable entre tous :
"Notre littérature, et singulièrement la romantique, a louangé, cultivé, propagé la tristesse ; et non point cette tristesse active et résolue qui précipite l'homme aux actions les plus glorieuses ; mais une sorte d'état flasque de l'âme, qu'on appelait mélancolie, qui pâlissait avantageusement le front du poète et chargeait de nostalgie son regard. Il entrait là-dedans de la mode et de la complaisance. La joie paraissait vulgaire, signe d'une trop bonne et bête santé ; et le rire faisait grimacer le visage. La tristesse se réservait le privilège de la spiritualité, et, partant, de la profondeur. Pour moi, qui toujours préférai Bach et Mozart à Beethoven, je tiens pour impie le vers de Musset tant prôné :
« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux » et n'admets pas que l'homme sous les coups de l'adversité se laisse abattre. Oui, je sais qu'il entre là-dedans plus de résolution que d'abandon au naturel. Je sais que Prométhée souffre, enchaîné sur le Caucase, et que le Christ meurt crucifié, l'un et l'autre pour avoir aimé les hommes. Je sais que, seul parmi les demi-dieux, Hercule garde sur son front le souci d'avoir triomphé des monstres, des hydres, de toutes ces forces affreuses qui maintenaient l'humanité courbée. Je sais qu'il est bien des dragons à vaincre, encore et peut-être toujours. Mais il y a, dans le renoncement à la joie, de la faillite et comme une sorte d'abdication, de lâcheté. Que l'homme, jusqu'à aujourd'hui n'ait pu s'élever au bien-être, celui même qui permet le bonheur, qu'aux dépens des autres, qu'en installant sur eux, voilà ce que nous ne devons plus admettre. Je n'admets pas davantage que le grand nombre doive renoncer sur cette terre à ce bonheur qui naît naturellement de l'harmonie."
Il y a la tristesse active, grecque, c'est par exemple celle que l'on retrouve dans la musique afro-américaine - et il y a la tristesse auto-contemplative, presque morbide, sorte de suicide de l'âme qui font brûler les coeurs brisés des fanatiques de Mylène Farmer ou de Saez sans oublier Musset. La corde qu'on retire contre la corde qu'on se met.
Pour en finir avec les "snif snif" !