Autrefois, les chanteuses travaillaient leurs rôles des années avant de les étrenner sur les grandes scènes. Les plus prestigieuses avaient l'honneur d'en graver une intégrale. Ces temps sont révolus : les stars lyriques du XXIème siècle n'ont plus de temps à perdre à préparer leur rôle sur des scènes de province : entre plateaux de télé et interviews dans la presse « people », on ne fréquentent même plus les studios d'enregistrement mais uniquement les quelques théâtres qui garantissent le DVD obligatoire (bien moins coûteux que les enregistrements studio d'autrefois): peu importent l'entourage médiocre, le chef indigne, les coupures scandaleuses... De toute façon, les critiques seront bonnes si la diva est suffisamment "people".
La presse officielle unanime annoncera que tel chanteur a « triomphé » au Metropolitan. Seuls les rares amateurs témoins du pseudo événement sauront à quoi s'en tenir sur ledit « triomphe ». Ayant assisté à ce spectacle, je ne m'attendais certainement pas à son édition en DVD !
Qu'importe la médiocre qualité de ces prestations tant qu'elles se vendent. Car c'est bien là le fond du problème : un enregistrement de qualité demande du temps, de la patience, du travail et n'est pas certain de rencontrer son public. Alors qu'un disque « vite fait, mal fait », mais bien « markété » par un bon publiciste se vendra à coup sûr et coûtera moins cher. Pourquoi se gêner ?
Les bons chanteurs n'ont pas disparus : ils cèdent plus facilement à la facilité. D'où cette frustration lorsqu'on assiste à une représentation comme celle de ces Puritains new-yorkais.
Car Anna Netrebko est effectivement une grande artiste, jeune et belle, au timbre magnifique, aux moyens généreux, et recélant un véritable tempérament théâtral. Mais que dire quand le duo avec Giorgio est amputé de sa reprise ? Quand il manque la moitié de la polonaise du premier acte (« Son vergin vezzosa ») dont les variations sont quasi inexistantes et le contre ré à peine tenu ? Quand l'artiste évite de chanter à pleine voix sa scène de folie ? Quand l'épate prime sur l'émotion, l'artiste chantant sa reprise de « Vien diletto » sur le dos, la tête renversée dans la fosse d'orchestre (une performance physique qui par ailleurs force le respect) ? Que dire de ce final de l'acte I (« Vieni al tempio ») où l'artiste tente (courageusement) les 3 contre-ut et le contre ré mais en trichant avec la rythmique : le premier est en place, le second en retard et les deux dernières notes confondues en un ascenseur du pire effet (3 notes là où il en fallait 4) ! Sans parler des transpositions diverses (le duo "Vieni" transposé d'un ton en dessous !) ou des trilles simplement escamotés ...
Ainsi, les quelques beaux moments de cette Elvira (essentiellement la scène de folie, très applaudie, alors que la polonaise laisse le public de marbre) sont autant de preuves qu'avec une préparation professionnelle, un bon coach et un minimum de réflexion sur le rôle, Anna Netrebko aurait pu nous offrir une très belle soirée.
A sa décharge, reconnaissons qu'elle n'est guère aidée par son entourage. Patrick Summers est une totale calamité. Car le massacre à la tronçonneuse ne se limite pas aux morceaux que le plateau n'arrive pas à chanter : ainsi, pour l'ensemble en coulisses du premier acte où nous passons directement de l'introduction à la coda, sans passer par le développement du thème musical. De nombreux passages sont pris trop vite, d'autres trop lentement, l'apothéose revenant au duo « Suoni la tromba » qui ralentit ou accélère à chaque mesure, nous amenant à regretter le sérieux de l'orchestre de la Garde Républicaine.
Le plateau vocal n'est guère plus adéquat. Pour un rôle qui aligne ut dièse et contre ré, il n'est pas inintéressant de choisir un ténor qui a de l'aigu : ça peut aider. Eric Cutler est hélas dépassé par la tessiture d'Arturo, les suraigus étant émis à l'arraché dans un mélange chaotique de voix de tête et de voix de poitrine. Le timbre nasillard est des plus déplaisant, la caractérisation nulle : à oublier. Vite.
Franco Vassalo ne lui cède en rien en médiocrité. On est d'abord séduit par une voix chaude et bien timbrée dans son air d'entrée, mais la cabalette, amputée de toutes les vocalises écrites par Bellini vient nous refroidir avant qu'un aigu final pitoyable vienne achever de nous convaincre de l'indigence technique de ce baryton (la suite ne fera que nous le confirmer).
Jeune troupier, John Relyea a déjà une voix de vieillard, blanche et usée, à l'émission irrégulière (deux notes consécutives ne sont jamais émises avec la même puissance) et son vibrato ne s'atténue que lentement au fil de la représentation.
La production est vieille de trente ans : elle ne gênerait en rien un plateau flamboyant (j'y ai entendu Joan Sutherland en 1986 !); ce soir, elle ne faisait que mettre en évidence l'indigence et l'impréparation de cette soirée.