Dans cette période d'avant-guerre très particulière d'un Japon qui se militarise et envahit peu à peu l'Asie après une crise économique sans précédent, Mizoguchi pose sa caméra dans le quartier des divertissements de Gion, à Kyoto, pour y décrire la vie de 2 s½urs geishas que tout oppose : l'aînée, Umekichi, croit dans les traditions et les conventions relatives à son métier, restant en retrait, polie avec des gens encombrants et ne cherchant pas à s'enrichir sans l'avoir mérité ; la cadette, Omocha (qui signifie « jouet » en japonais), est beaucoup plus directe et sans concessions : puisque la société n'est basée que sur l'argent, elle va aller le débusquer où il se trouve, c'est-à-dire chez les hommes aisés, quitte à les arnaquer en leur faisant miroiter un statut de protecteur ou un mariage.
Mizoguchi dépeint ici une situation complexe. Les hommes ne semblent en effet plus vraiment attirés par le quartier des geishas (peut-être ont-ils d'autres choses en tête, comme la guerre ?). Conséquence, la vie devient très dure pour les 2 s½urs qui accumulent les dettes. Enfermées dans leurs statuts qui ne leur laissent que peu de choix pour s'en sortir, l'une est tentée par l'acceptation de la misère en attendant des jours meilleurs, tandis que l'autre ne s'avoue pas vaincue face à cet état de fait. Elle le payera très cher.
Une nouvelle fois, les hommes n'ont pas le beau rôle. L'un se sert de la dot de sa femme pour monter un commerce, puis fait faillite et doit vendre tous ses biens. Le patron est montré comme quelqu'un de veule qui voit une geisha à l'insu de sa femme et n'ose pas affronter le regard de ses employés - il n'hésitera d'ailleurs pas à en licencier un suite à une magouille. Mais les femmes ne sont pas montrées sous un grand jour non plus : Omocha séduit, ment, use de ses charmes pour de l'argent... En fait, une tension palpable entre les personnages se met en place avec pour toile de fond la lutte pour la survie. Une atmosphère revendicatrice voire pré-révolutionnaire (sans doute influencée par les idées venues d'Union soviétique) s'étend sur l'oeuvre dont la mise en scène est magnifique : personnages filmés de loin dans la pièce voisine, panoramiques et travellings très travaillés, puis plans rapprochés pour faire monter la tension (ex : la scène de l'enlèvement dans le taxi), maîtrise de l'ellipse,... Un beau film chargé de symboles, disponible dans une excellente édition DVD.