La première saison des "Soprano" a été pour beaucoup une grande claque. 13 épisodes imbibés des deux premiers volets du "Parrain" et des "Affranchis", un ton libéré de la censure télévisuelle, un choix magistral des morceaux de musique sur la B.O. pour exprimer les pensées cachées des personnages, et une narration qui nous fait progressivement plonger dans l'univers mental d'un caïd de la Mafia avec sa famille, ses associés, une succession à assumer, un business à redéployer et toutes les angoisses associées.
Le créateur des Soprano, David Chase, a parfaitement compris que quand le cinéma américain parlait de gangsters, c'était essentiellement une métaphore du capitalisme. Il se situe ici bien dans la lignée de Coppola, Scorsese, ou de classiques des années 30 comme "Little Caesar" ou "L'Ennemi public". Évidemment, le monde des affaires est toujours plus frappant à voir quand les rapports entre associés ou concurrents se règlent par des exécutions plutôt que par des rachats d'activité... De ce point de vue, Les Soprano reste relativement classique et reste un cran en dessous d'un grand film.
Là où Chase a magnifiquement compris le potentiel d'une série par rapport à un film isolé, c'est par l'exploration progressive de la personnalité de Tony Soprano et de ses proches. Le point de départ de la saison 1 est constitué par des attaques de panique, qui poussent Tony (James Gandolfini) à consulter une psychanalyste, humiliation suprême pour une armoire à glace dont toute la vie a consisté à jouer les machos. Là où un film comme "Mafia Blues" aborde forcément cette question sous l'angle comique, une série peut montrer la thérapie à l'œuvre et nous faire plonger dans la psyché tordue d'un chef de famille, et en particulier dans ses rapports passablement conflictuels avec sa mère. La série n'est pas un manifeste pour la psychanalyse, le docteur Melfi (Lorraine Bracco, ancienne des "Affranchis") ayant elle-même son lot de complexes, mais le recours à l'analyse force un personnage secret et taciturne à se confier et à exprimer ses émotions.
L'autre réussite des "Soprano" est constituée par l'accent mis sur les réalités prosaïques de l'existence, le train-train quotidien, plutôt que sur des coups de théâtre (les saisons suivantes pousseront encore plus cette dimension). Nous avons affaire à des personnes qui cherchent une faculté cotée pour leur fille, supportent tant bien que mal l'infidélité de leur mari, qui ont des problèmes de drogue, de fierté ou de jalousie le tout au sein d'une communauté italo-américaine à la fois bien intégrée et attachée à des valeurs traditionnelles souvent archaïques et passéistes.
Tous ces éléments se retrouveront dans les saisons suivantes, parfois mieux traités, parfois moins bien. L'originalité de cette première saison, outre l'effet de nouveauté qu'on ne retrouvera évidemment plus, est constitué par l'accent mis sur les rapports entre Tony Soprano et sa mère Livia. L'interprète du rôle, Nancy Marchand, tomba malade au cours de la saison 2, ce qui obligea les scénaristes à alléger son rôle, et mourut avant le début de la saison 3. La saison 1 est donc la seule occasion d'admirer Livia dans toute sa cruauté. D'autre part, cette saison comporte de l'avis général un des deux ou trois meilleurs épisodes de l'ensemble, "Suspicion" (College), autour d'un voyage de Tony et de sa fille Meadow dans le Maine pendant que Carmela Soprano dîne avec son confesseur.
L'édition 4 DVD en 16/9 est de loin préférable à l'ancienne édition 6 DVD qui était en 4/3 recadré (malgré les promesses de la jaquette) et qui a été maintenue pendant une durée inacceptable au catalogue français. Vu l'importance de la photographie (les teintes sépia dans la lignée du "Parrain"), cette nouvelle édition est la seule qui respecte le cadrage d'origine. Les transferts ne sont peut-être pas optimaux mais le progrès est indéniable.