Ce disque fondateur enregistré à Paris en juillet 1970 (bande originale d'un film quasiment introuvable), est peut-être le plus emblématique de l'Art Ensemble of Chicago, formation détonante qui s'est attachée pendant des années à confronter un free-jazz protéiforme et bariolé à des couleurs extra-occidentales et une dynamique parfois digne du rock.
Comme dans le « Thème de Yo-Yo » qui ouvre l'album, un grand classique déjanté et inoubliable, immédiatement attachant. Par-dessus le combo habituel (le trompettiste Lester Bowie, les saxophonistes Joseph Jarman et Roscoe Mitchell, le bassiste/contrebassiste Malachi Favors et le batteur Don Moye), se greffe la divine Fontella Bass, chanteuse et pianiste, pour cette fresque inclassable longue de neuf minutes.
On peut ensuite déguster le « Thème de Céline », un morceau plus court mais percutant, qui fait voisiner à nouveau un thème strict dans son écriture, et des chorus très libres. Un télescopage de tradition et d'explosion libertaire qui fait énormément penser à Mingus (à qui d'ailleurs l'AEC rendra hommage dans un album ultérieur, Full Force).
Les deux « Variations sur un thème de Monteverdi », petites vignettes lunaires et inclassables, en disent par ailleurs assez long sur la démarche d'ouverture du groupe.
Le reste du disque maintient ce haut niveau d'écriture et d'inventivité spontanée, avec notamment « Proverbes », complainte superbe de 2'30 dans laquelle surgit un vibraphone fantomatique (les cinq membres du groupe jouent également de diverses percussions), et dans le même type d'atmosphère, « Thème Amour Universalis ».
« Thème libre » en revanche, ravive les braises du début de l'album pendant près de neuf minutes. Lester Bowie y déploie un solo de trompette inébranlable, soutenu par un groupe volcanique, avant que le morceau ne se transforme en une improvisation collective bouillonnante.
Le disque se conclut sur un second « Proverbes », une nouvelle complainte miniature portée cette fois par le chant de Fontella Bass.
La brièveté de l'album fait des Stances à Sophie une aeuvre d'autant plus accessible, introduction idéale à la musique de l'AEC avant de se plonger dans des opus plus copieux mais tout aussi recommandables (voir par exemple Urban Bushmen, double-album paru chez ECM).