Vous avez aimé la Maladie de Sachs ? Vous adorerez Les Trois Médecins... Et n'allez surtout pas croire que ce roman, qui raconte les études de Bruno Sachs, ne soit que la simple séquelle d'un roman ayant connu un immense succès. Les deux romans forment un dyptique parfait, ils sont l'ubac et l'adret d'une même montagne. La question "Qu'est ce que souffrir?" hantait La Maladie de Sachs, "Qu'est ce que soigner ?" est au coeur des Trois Médecins.
Ces trois médecins ne sont pas trois mais bien quatre. Cela vous rappelle quelque chose ? Les trois mousquetaires peut-être ? Gagné ! Winckler s'est inspiré de la trame de Dumas pour son roman. Le propos est habile et ne se réduit évidemment pas à un simple jeu de correspondances littéraires : en transposant les intrigues de la cour de Louis XIII et de Richelieu dans une fac de médecine contemporaine, Winckler nous montre que rien n'a vraiment changé et que nous vivons toujours dans une société à la mentalité féodale et à la structure pyramidale. Il dépeint de façon saisissante la difficulté des études de médecine, son cortège d'humiliations et de déceptions, la concurrence absurde qui s'instaure entre les étudiants par le biais d'un numerus clausus : Winckler décrit un système qui vise plus à reproduire une élite qu'à former des soignants. Sous cet angle, le roman est une profonde réflexion sur le savoir qui se transforme en pouvoir. C'est un livre engagé, en colère, qui permet de comprendre le système médical français et que nos politiques seraient bien inspirés de lire.
Evidemment, tout cela peut paraître un peu sec : c'est compter sans la formidable humanité qui se dégage de chaque page grâce au talent de conteur de Winckler. Le point de vue des malades guidait le lecteur dans La Maladie De Sachs. Ici le point de vue est celui des soignants : médecins, étudiants, internes, infirmières, auxiliaires, femmes de chambre, professeurs... En une succession de courts chapitres, qui ont l'intensité et souvent l'autonomie d'une nouvelle, Winckler raconte leurs soucis, leurs joies, leurs peines, leurs relations avec les patients et cette difficulté de passer du stade d'un exercice théorique à celui de soin d'un être humain qui souffre, qui a peur, qui pense, qui réfléchit, qui contredit, qui résiste, qui râle et qui peut mourir.
Le roman nous fait plonger dans la France de Pompidou et de Giscard. C'est une belle fresque historique qui commence aux dernières heures d'une époque où l'avortement était clandestin et nous emmène jusqu'à l'apparition du Sida. Dans sa structure, Winckler utilise en insert des documents rééls qui renforcent le réalisme du propos et l'ancrent dans une perspective historique. Certains de ces documents sont saisissants et font froid dans le dos : je pense notamment à cet article du Monde daté de 78 dont les faits relatés sont tellement choquants qu'on a peine à imaginer qu'ils ont eu lieu il n'y a pas si longtemps. Mais je ne vous en dis pas plus...
Tout ces événements s'articulent brillamment autour des aventures de Bruno Sachs et de ses trois amis. Le roman fait honneur à Dumas : c'est un roman d'aventures, avec du suspens et des rebondissements, et aussi une grande histoire d'amour - particulièrement poignante.
Avec La Maladie de Sachs, Winckler avait démontré qu'ambition et experimentation littéraire étaient compatibles avec un succès populaire. Qu'il n'y a pas de sujet, aussi pointu soit-il, qui ne soit pas universel pour peu qu'il soit traité avec sensibilité, sincérité et talent. Je souhaite le même succès aux Trois médecins : Winckler y réaffirme avec force son talent, son style et apporte une nouvelle pierre à une oeuvre dont la cohérence et l'unicité sont la marque des grands écrivains. Chapeau bas !