J'ai longuement hésité avant de prendre mon clavier pour rédiger la critique d'un tel monument !
Commençons par faire place nette en évacuant la polémique avec les islamistes chiites et la fatwa : Rushdie entrelace plusieurs trames narratives dont le point commun est la personne de l'archange Gabriel qui a révélé à Mahomet le Coran. Il revisite à sa manière, avec ironie et irrespect, cette révélation et les débuts de l'Islam, la réussite de Mahomet qu'il appelle familièrement « l'homme d'affaire », il évoque l'épisode des versets « sataniques » (dans lesquels Mahomet reconnaissait l'existence des divinités de Médine, en violation du principe d'unicité de dieu), il présente un disciple dubitatif devant les révélations et qui joue à les modifier lors de la retranscription (en violation du respect de l'écriture et du dogme selon lequel le Coran est incréé et inimitable). De quoi exaspérer les fondamentalistes, mais il n'y a pas là pire que les critiques ou parodies auxquelles on a pu se livrer sur d'autres religions, à commencer par la religion chrétienne. Et quitte à être critiqué et parodié, autant que ce soit avec intelligence et humour par un Salman Rushdie (à moins que ce ne soit là que le bât blesse ?). Il est en tous cas recommandé, avant de débuter la lecture des aventures de Gilbreel et Chamcha, de se documenter sur Mahomet, l'Islam et le Coran mais aussi sur l'Angleterre sous Thatcher qui a droit elle aussi à une critique en règle avec ses inégalités, son traitement des immigrés et ses violences policières.
Deuxième propos préliminaire : il ne s'agit pas de « La lutte éternelle du bien contre le mal », comme a cru bon de le sous-titrer l'édition Pocket. C'est marginal et réducteur par rapport au bouillonnement du récit qui aborde bien d'autres questions : le doute et la foi, la révélation, la rédemption, la quête de l'identité, comment (re)devenir soi-même, comment grandir et devenir adulte ?
Après ces deux longs propos préliminaires... je n'ai plus grand chose à rajouter car tenter de résumer ou présenter l'intrigue ne pourrait être qu'une piètre caricature. Tous ces personnages possédés et parfois métamorphosés à la façon d'Ovide nous entraînent dans un tourbillon entre le rêve et le délire, l'hallucination et le miracle, dans un univers fantastique peuplé de symboles. C'est magique, déroutant, plein d'humour et parfois bouleversant. C'est certes difficile à lire à la fois en raison du style et de la structure narrative mais il faut se lancer, puis se laisser porter par le flot de l'histoire... et le relire quand on a fini car on en a laissé échapper !