L'immense mérite de Mordillat est de parler des "vraies choses", du travail, de l'amour physique, des angoisses de fin de mois, des angoisses de notre monde ouvrier en pleine déstructuration, de la problématique concrète de la libération de la femme dans ce contexte. Il introduit en littérature moderne des mots tels que "heures supplémentaires", "licenciements", etc. Il s'inspire de faits réels. Il montre lucidement ce qu'est le monde ouvrier, fort de ses solidarités agissantes, mais travaillé en profondeur par la tentation de l'"action directe" et les solutions individualistes. Il a en outre le mérite de ne pas mettre tout le monde dans le même sac, de montrer pour ce qu'elle est la stratégie de cjaque organisation syndicale, celle du patronat, celle de la finance... On regrettera toutefois deux choses: d'abord, cette fresque ambitieuse reste à l'état d'esquisse, l'écriture à force d'être sobre frôle la platitude (ce qui n'exclut pas une emphase bizarre dans certains passages au style direct), le rythme de l'ensemble n'est pas maîtrisé; d'autre part, les caractères principauxrestent étrangement désincarnés, de même que la ville elle-même et que l'entreprise: aucun portrait, aucune description donnant une réelle consistance aux individus et à leur contexte urbain (les personnages secondaires, par exemple Franck, Gisèle, le docteur Kops, sont par contre caractérisés en deux ou trois traits vifs et percutants). Pour Mordillat, l'action prime sur tout le reste. En quoi il ressemble aux personnages de son roman, qui continuent à subir le rythme et partiellement les valeurs d'une société qu'ils veulent pourtant changer.