Ce livre n''est pas, à proprement parler, un excellent récit ni une thèse scientifique exemplaire. Cependant, il a l''avantage d''être une borne sur le chemin de la recherche historique puisqu''il s''éloigne de cette analyse en noir et blanc qui a longtemps marqué le phénomène que fut l''Holocauste. Placé dans ce contexte, il importe peu si le nombre des tués de Jedwabne se montait à 1600 ou à un chiffre moins impressionnant.
Pour une appréciation sobre des événements, il faut se rappeler quelques dates. Le massacre de Jedwabne eut lieu en juillet 1941, à un moment donc où le gouvernement d''Hitler entretenait encore vaguement le projet d''une émigration de tous les juifs vers Madagascar. L''étoile jaune ne fut introduite dans le Reich que deux mois plus tard, la réunion de Wannsee n''existait même pas dans la tête de Heydrich ou de Eichmann, et aucun pogrome de ce genre n'avait encore eu lieu dans le Generalgouvernement alors sous l'occupation allemande depuis deux ans. L'expulsion des juifs polonais vers l''est ne dut commencer qu''en été de 1942 et il fallait attendre encore deux ans pour la mise en service des crématoires de Birkenau.
Il est également utile de se rendre compte du fait que, profitant du succès de l''attaque allemande de septembre 1939, l''Union Soviétique, fidèle alliée d''Hitler, avait à son tour occupé les territoires orientaux de la Pologne pour ne plus jamais les rendre, sauf pendant la campagne allemande contre l'URSS. La petite ville de Jedwabne se trouvait donc à l'est de la ligne de démarcation entre la Wehrmacht et l'Armée Rouge. Nous savons que l''occupation soviétique fut marquée par une déportation massive vers l''URSS de certaines couches de la population polonaise. Le massacre des officiers polonais dans la forêt de Katyn au printemps de 1940 n''est qu''un indice du sort qui attendait beaucoup de ces déportés. Après cinquante ans de refus catégorique, Moscou a finalement accepté la responsabilité des Soviétiques de ce crime atroce. Il est fort probable que des rumeurs concernant ces méfaits se répandaient dans la population polonaise.
Le livre '"Les enfants de papier'" de Didier Epelbaum nous parle des mesures antisémites qui ont marqué l''histoire de l''état polonais dés sa création en 1918 et qui furent souvent plus sévères que les lois allemandes de la même époque. Il faut constater aussi le fait, triste mais indéniable, que même après 1945, les survivants juifs en Pologne ont été victimes de violences.
Des actions anti-juives avaient donc leur tradition dans ce pays tout comme cela fut le cas sous le gouvernement de St. Pétersbourg, mais les raisons qui ont pu provoquer cette explosion de haine dans la petite ville de Jedwabne ne sont pas explorées par l'auteur. Espérons que ce sera fait ultérieurement par des chercheurs plus ambitieux, maintenant qu''il est devenu possible, après un demi-siècle d''obscurantisme politique ou idéologique, de s''occuper de ce genre de questions.