Cheever nous mène d'une rive à l'autre d'un petit estuaire familial, hésitant entre eaux calmes de la rivière et appel du grand large. Les Wapshot sont des marins d'eau douce toujours à la merci d'une avarie, d'un coup de vent malvenu qui pourrait faire vaciller leur frêle esquif mais ils s'embarquent tout de même, à la lisière des déferlantes, et c'est ce courage que John Cheever raconte.
Le livre brille davantage par ses intentions et sa structure narrative que par son style même s'il est vigoureux et parfois fantasque (cf. les pages du journal de Léandre W.). Du reste, il est certainement difficile de raconter l'histoire de chacun et celle de tous à la fois. C'est la gageure de la saga. Cheever y parvient très bien, superposant avec malice les personnages et les époques, le temps présent et les souvenirs, l'histoire commune et les expériences intimes. Si bien que l'on finit par s'attacher à chaque Wapshot comme on s'attache à un cousin ou un oncle que l'on voit pousser par un regard en biais, ni proche ni distant, mais interessé à l'aventure qu'il poursuit en spectateur complice.
Les Wapshot sont drôles, souvent à leurs dépends, jamais pathétiques, touchants au fond. On n'a pas envie de se moquer d'eux parce que leurs pitreries recèlent une part d'authenticité et d'innocence qui les éloigne du grotesque. Car, par ce récit plutôt modeste dans sa façon de se présenter à nous, je crois que Cheever a l'ambition de nous dire quelque chose à propos du destin et de la proportion de volonté et de hasard qui s'y trouverait. Il nous donne sa composition en quelque sorte, sans oublier de nous distraire par l'utilisation d'une intrigue assez solide pour tenir son histoire et suffisamment souple pour savoir se taire le moment venu.