Deux êtres écorchés, fuyant leur passé, se trouvent, s'aiment, se déchirent sur fond de fado, de pêcheurs à la sardine et d'océan déchaîné, tandis qu'un inspecteur de Scotland Yard les épie, comme un chat attendant que l'oisillon tombe du nid, ce qu'il fera. Henri Verneuil filme tout cela sans trouver le style qui convient, tour à tour réaliste et esthétisant, les dialogues de Marc-Gilbert Sauvageon, peu naturels, ne l'aidant pas dans sa tâche.
Pour ceux qui ne seraient pas fans de Françoise Arnoul, ou de Daniel Gélin dans son rôle obligé à l'époque, l'amant ténébreux, il y a Lisbonne qui n'a pas beaucoup servi au cinéma, Trevor Howard, dans le meilleur rôle du film, et qu'il sert à merveille, Dalio aussi, dans un personnage sympathique, ce qui est rare, et Ginette Leclerc, en bonne logeuse et mère affectueuse, ce qui est plus rare encore. Mais quand on a à sa disposition des acteurs de ce calibre, les sous-employer à ce point c'est criminel. On leur invente des scènes, s'il le faut, mais on ne les laisse pas là avec trois phrases anodines pour tout bagage. Il y a enfin un gosse étonnant, et bon acteur comme peu d'enfants le sont.
L'obligation de donner au public une fin qui satisfasse la morale tâtillonne de l'époque force les écrivains et les scénaristes à des pirouettes psychologiques aberrantes. En effet, comment imaginer qu'une fille née presque dans le ruisseau et qui, à la force du poignet, si je puis m'exprimer ainsi, s'est hissée jusqu'à la fortune et au titre de lady, et qui a tué pour conserver tout cela, sacrifie son statut, sa richesse et sa liberté à son amour, et non pas même pour rester auprès de lui, car il est déjà parti, mais pour lui prouver, à lui qui doute, qu'elle l'aime vraiment ?