Quelle vie que celle du capitaine Coignet ! Elle illustre de façon magistrale l'incidence que la Révolution et l'Empire ont pu avoir sur des trajectoires individuelles.
Jean-Roch Coignet est né dans la France de l'Ancien Régime. Après la mort de sa mère, son père se remarie avec une jeune femme qui maltraite les enfants du premier mariage : Jean-Roch s'enfuit du domicile familial, et après plusieurs années passées à servir chez différentes personnes, est employé chez une famille douce et chaleureuse. Mais la Révolution éclate, avec son contingent de guerres. Tenté par le métier des armes, il ne l'épousera finalement que par la conscription. Commence alors une longue carrière, pendant laquelle le brave soldat rencontrera les plus illustres personnages de son temps : Napoléon, Consul puis Empereur ; le chirurgien Larrey ; les maréchaux Davout, Berthier, Murat, etc. ; en même temps qu'il combattra sur les champs de bataille qui firent la gloire du Consulat et de l'Empire (Marengo, Austerlitz, Iena, Friedland, Wagram, etc.). Freiné dans sa carrière par son peu de culture (il a appris à lire à l'armée, et maîtrisait très mal l'orthographe, ainsi que le rappelle Jean Mistler dans sa préface), il parvient néanmoins à obtenir ses épaulettes d'officier (puisqu'il finira capitaine), à entrer dans la Garde impériale, puis au petit État-major, où il pourra observer l'Empereur, qu'il idolâtre... Puis c'est la Restauration, qu'il vit très mal, la demi-solde, les Cent-Jours pendant lesquels il reprend du service, et enfin une nouvelle demi-solde, où il est l'objet de la surveillance des autorités, et de la malveillance de ses voisins, mais où il peut se consoler grâce à son épouse... Enfin, la Révolution ressuscite en 1830... Les années passent, et c'est finalement en 1848 que le Grognard commence la rédaction de ses mémoires...
Nous avons peut-être là le plus connu des récits de ces soldats dévoués qui suivirent Napoléon aux quatre coins de l'Europe. Malgré le style parfois naïf, on est ému par la vie poignante, douloureuse et glorieuse de cet homme qui fut le témoin de tant d'événements qui changèrent la face du monde. Une précision s'impose toutefois : Coignet ne s'intéresse qu'à ce qu'il a vécu ; exit, donc, les considérations politiques, religieuses, militaires, ou la mise en perspective du récit. De plus, le capitaine a pris la plume des décennies après les événements qu'il conte, n'ayant, durant leur déroulement, pris aucune note, tenu aucun journal, etc. La rédaction s'est donc faite avec l'aide de travaux historiques publiés (Thiers) et des bulletins de la Grande Armée, venus au secours d'une mémoire qui n'en demeure pas moins impressionnante. (Par ailleurs, le récit présenté dans cette édition est abrégé, pour éviter, nous dit-on, les nombreuses répétitions qui émaillent la version manuscrite. On le croira sur parole...)
Tant d'années plus tard, Jean-Roch Coignet est devenu l'archétype de ces hommes qui vénéraient Napoléon, et qui, sous ses ordres, firent et défirent des empires... et qui durent ensuite rentrer dans leurs foyers, surveillés par un gouvernement qui les craignait. Notre homme, né sous Louis XVI, soldat sous Napoléon, surveillé sous les Bourbons, vécut encore la Révolution de 1830, assista à celle de 1848 et, ce qui n'est pas raconté dans ses "Cahiers", vécut encore assez longtemps pour devenir un sujet - médaillé - de Napoléon III... "Quel roman que ma vie !" s'exclamait Napoléon. Cela vaut aussi pour beaucoup des hommes qui le servirent...