Disons d'emblée que l'ouvrage a mal vieilli. Bâti selon les principes de l'analyse marxiste, on s'ennuie à relire les suppliques moribondes sur « l'intellectuel colonisé », « le bourgeois colonialiste », « la paysannerie révolutionnaire/réactionnaire » de la dialectique révolutionnaire marxiste, autant de catégories en fuite devant l'infinité des contradictions du réel. Il n'y a là, au fond, qu'une vaine tentative d'enchantement du réel, où l'homme, par le processus révolutionnaire, pourrait atteindre le paradis sur terre, la fin de l'aliénation « (« le droit de l'humanité au bonheur »). Où l'ici et maintenant pourrait s'ordonner en vue d'un idéal, qui nécessite impérieusement d'éliminer les obstacles qui l'entravent (« capitalisme », hydre déshumanisée, unique sujet de l'histoire à laquelle les occidentaux prêtent leurs corps désensibilisés). Où la vision manichéenne du réel perdure, le mal s'identifiant à tout ce qui s'oppose à la révolution communiste, le bien étant seulement d'être révolutionnaire, ou anticolonialiste.
Autant dire que le retour du réel aurait été douloureux pour Frantz Fanon, s'il avait survécu quelques années à ses analyses.
On retiendra néanmoins dans ce schéma, d'intéressantes descriptions de la violence de la colonisation/décolonisation, de la franchise toute nietzschéenne à révéler le ressentiment du colonisé, et le sens de la situation coloniale (prolongeant la réflexion initiée en 1951 par G. Balandier). Les annexes surtout, relatant divers cas cliniques de traumatismes engendrés par la situation coloniale, sont passionnantes.
En outre, l'ouvrage reste un classique d'une certaine orthodoxie altermondialiste, et permets de se familiariser avec celle-ci à peu de frais. C'est un peu le genre de livre où l'auteur a réponse à tout , tout compris et tout analysé d'une réalité réduits en divers rouages mécaniques. Cet aspect hyperdialectique lui donne un attrait certain.
En revanche, on oubliera bien vite la grotesque préface de Jean-Paul Sartre, petit billet à la fois prophétique et mondain, qui place son auteur face à l'urgence de « sauver l'Europe », où par exemple la construction des cathédrales est ramenée sans autre forme de procès à la colonisation. On a du mal à comprendre ce qu'il faut sauver de l'Europe, si en effet elle n'a été que l'ogre du monde.