Anatole France voulait écrire un livre sur l'Inquisition, de manière à montrer comment une idée simple de départ pouvait être transformée en monstre idéologique dévorant tout sur son passage. Mais l'Inquisition ne semblait pas assez forte, et puis la IIIème république était déjà suffisamment "mangeuse de calottes" (c'est resté dans les républiques suivantes !). C'est donc la Révolution Française qui a servi de cadre, et plus précisément la période de la Terreur à Paris.
A travers le personnage d'Evariste Gamelin, peintre moyen travaillant à la petite semaine, sans grande conscience politique ou personnelle, Anatole France montre comment le chemin du mal et de l'horreur est dissimulé derrière celui des bons sentiments portés par un vocabulaire novateur. Les mots de la Révolution française (tyrans, ennemis, émigrés, affameurs,...) ont été des nouveautés de langage qui ont a tout le moins séduits le jeune Gamelin. La Révolution française a été une révolution de la langue, ce que montre d'ailleurs bien Aaron Upinsky dans son ouvrage "la tête coupée : le secret du pouvoir". Gamelin se berce de mots qui l'empêchent d'avoir de l'empathie pour les victimes du Tribunal révolutionnaire. Il se rend d'ailleurs compte de cet effet d'entraînement, mais bien tard pour sauver sa propre tête.
Par ce livre, France fait la dénonciation de l'idéologie et on sait depuis les travaux de François Furet, combien la Révolution française a été une matrice importante pour les révolutionnaires de tout poil dans le monde, et combien la césure avec la réalité pour se réfugier dans l'abstraction a porté du malheur chez des peuples à qui l'on promettait des lendemains qui chantent.
Anatole France trace quelques portraits réussis dans ce court livre : Gamelin bien sûr, mais également Mme Rochemaure, Brotteaux et le père longuemarre, la jeune Elodie et Athénaïs, la jeune prostituée. Toutes ces figures mettent l'Histoire de France à l'échelle du quotidien et montre, à l'inverse de la doxa révolutionnaire, que ce n'est pas non plus tout le petit peuple qui a porté la Révolution. Bien que socialiste de c½ur, France n'en reste pas moins lucide sur la nature humaine et ce roman critique de la Révolution a été accueilli plutôt fraîchement par la Gauche française de l'époque (1912)
Le style est daté mais tient bien la route (Académicien et prix nobel de littérature, pardonnez du peu !). France est tombé en désaffection à cause de ce style mais il gagne à être relu pour ses analyses lucides et distanciées, ainsi que pour sa soif de la justice sociale.
A noter que le texte est pénible à lire en livre de poche à cause de la taille des caractères et de l'interlignage insuffisant. La manière de présenter influe aussi sur la qualité de perception par le lecteur.