Extrait
Jaimerais quil soit réel, répondit Joe, qui eut soudain honte de lui.
Voilà quil était libre dune manière dont sa famille pouvait seulement rêver. Et que faisait-il de sa liberté ? Il rôdait en discutant et inventait un tas dinepties sur un être qui ne pouvait libérer rien ni personne dautre que des signes noirs barbouillés sur un bout de papier bon marché. À quoi cela rimait-il ? À quoi bon marcher, discuter, fumer des cigarettes ?
Je te parie, sexclama Sammy, qui posa la main sur lépaule de Joe. Je te parie que tu vas y arriver !
Ils se trouvaient au coin de la Sixième Avenue et de la 34e Rue, au milieu dune turbulence de lumières et de gens. Sammy demanda à son cousin dattendre une minute. Joe resta planté là, les mains dans les poches ; avec une félicité honteuse, il classait désespérément ses pensées dans les rangées et les colonnes de petites cases avec lesquelles il projetait de trousser la première aventure de lArtiste de lévasion : Tom Mayflower en train de revêtir le costume et le masque bleu nuit de feu son maître, la poitrine décorée à la hâte, grâce à laiguille experte de Miss Fleur de Prunier, de lemblème évocateur de la clé dor. Tom en train de suivre lespion nazi jusquà son repaire. Une pleine page de coups de poing échevelés, suivis, après esquive de projectiles, corps à corps et poutres qui seffondrent, dune explosion. Nettoyé, le nid de vipères de la Chaîne de fer. Et puis la dernière planche : la troupe rassemblée sur la tombe de Misterioso, Tom appuyé à la béquille qui lui sert de couverture. Et le visage spectral du vieil homme en train de leur sourire du haut des cieux.
Jai trouvé des cigarettes. (Sammy sortit des paquets de cigarettes par poignées dun sac de papier brun.) Jai aussi du chewing-gum. (Il tendit plusieurs paquets de Black Jack.) Tu aimes le chewing-gum ?
Joe sourit.
Je crois quil va falloir que je my habitue.
Ouais, tu es en Amérique maintenant. On mâche pas mal de chewing-gum ici.
Et ça, quest-ce que cest ?
Joe montrait du doigt le journal quil voyait coincé sous le bras de Sammy.
Sammy prit lair sérieux.
Je veux juste te dire une chose, commença-t-il. Voilà ! Nous allons faire un malheur avec cette bande dessinée. Je veux dire, cest bien de faire un malheur. Je ne peux pas texpliquer comment je le sais. Cest juste cest une sorte de pressentiment que jai eu toute ma vie, mais je ne sais pas, quand tu es arrivé je le savais (Il leva les épaules et détourna le regard.) Peu importe ! Tout ce que je sais, cest que nous allons vendre un million dexemplaires de ce truc et gagner un argent fou. Et tu vas pouvoir prendre cet argent et payer ce quil faut pour faire venir ta mère, ton père, ton frère et ton grand-père jusquici, où ils seront en sécurité. Je cest ma promesse. Jen suis sûr, Joe.
Le désir de croire son cousin dilata le cur de Joe. Il sessuya les yeux sur la manche rugueuse du veston de tweed que sa mère lui avait acheté à la Boutique anglaise du Gruben.
Daccord, souffla-t-il.
Et en ce sens, tu vois, il sera vraiment réel. LArtiste de lévasion. Il fera ce quon dit quil est capable de faire
Daccord, répéta Joe. Ja ja, je te crois. (Cela le rendait impatient dêtre consolé, comme si les paroles de réconfort donnait plus de crédit à ses peurs.) Nous ferons un malheur.
Cest ce que je te dis.
Quest-ce que cest que ces journaux ?
Avec un clin dil, Sammy lui tendit un exemplaire de chacun des numéros du vendredi 27 octobre 1939 du New Yorker Staats-Zeitung und Herold et dun quotidien tchèque, le New Yorske Listy.
Je me suis dit que tu y trouverais peut-être des informations, répondit-il.
Merci, dit Joe, ému, regrettant la manière dont il avait rembarré Sammy. Et, bon, merci pour ce que tu viens de me dire.
De rien, répondit Sammy. Attends dentendre mon idée pour la couverture.
Présentation de l'éditeur
Pourfendeur des forces du mal, spécialiste des évasions, celui-ci combat le nazisme sous toutes ses formes. Il incarne ainsi la tentative désespérée de Joe de libérer sa famille restée à Prague, en même temps quune dérisoire volonté de réveiller la conscience des jeunes Américains.
Profondément attachants, les deux cousins de génie, si différents lun de lautre et si complices, embrassent toute une page de lhistoire du monde. Avec un talent époustouflant, Chabon nous emmène dun univers à lautre à travers le regard dun jeune Juif éloigné de sa famille.
À la frénésie de consommation de la jeunesse américaine répond langoisse des populations victimes de la guerre en Europe, à la légèreté religieuse américaine les risques que prennent les Juifs de Prague pour sauver le Golem, au sadisme ou à lindifférence des responsables politiques du pays libre lhéroïsme de ceux qui risquent leur vie pour faire sortir les Juifs dEurope.
Chabon allie avec délectation fiction et réalité, romanesque pur et documentaire sur les années 1940-1950, sur la naissance dun nouvel art qui fit fureur auprès des jeunes générations : les Comics.
Joe et Sammy sont des personnages fictifs qui évoquent Siegel et Schuster, les créateurs de Superman, ainsi que Simon et Kirbey, ceux de Captain America. LArtiste de lévasion est une pure invention de lauteur, inspiré de Flash Gordon, Super Man, Batman. Les références aux faits historiques parsèment le récit : apparition de Orson Welles et de Salvador Dali, par exemple. Le livre soulève des problèmes historiques rarement abordés dans le roman américain : lextrême droite américaine pendant la guerre, qui soutient activement Hitler, les difficultés des réfugiés dans un pays en pleine effervescence consumériste, le rôle des BD dans la représentation de la seconde Guerre Mondiale aux États-Unis
Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay a été récompensé en 2001 par le plus prestigieux des prix littéraires américains : le Pulitzer.
Avec ce roman captivant, débordant dimagination et de rebondissements lauteur, atteint à sa pleine maturité. Les aventures de lArtiste de lévasion vont être adaptées sous forme de BD.


