C'est en 1939 que Raoul Walsh tourne ce film, fleuron du film de gangsters. Un film atypique, qui signe aussi la fin d'une époque, et d'un genre, le film de gangsters disparaissant au profit des films de détective.
L'histoire débute en France, où trois soldats américains sur le front se rencontrent sous les bombardements. A la fin de la guerre, chacun entre au pays. Llyod Hart poursuit ses études de droit, George Hally disparaît (pas pour longtemps...) de la circulation, et Eddie Bartlett espère reprendre son boulot de garagiste. Il ne retrouve pas son travail, n'en trouve nulle part ailleurs, et s'associe avec un copain pour faire le taxi. Un client lui demande de livrer un paquet dans un dancing : de l'alcool. Ignorant la nouvelle loi de la prohibition, récemment votée, Eddie est arrêté. Il découvre ainsi le milieu de la contrebande d'alcool, dans lequel il est bien décidé à faire carrière...
LES FANTASTIQUES ANNEES 20 se boit comme du petit lait. Un récit mené à toute allure, une avalanche de péripéties, et une mise en scène brute, quasi documentaire. Le début du film est d'ailleurs faite de bande d'actualité, et c'est le style que Walsh choisira pour raconter cette histoire d'ascension /déchéance d'un caïd. Encore le type qui grimpe au sommet pour mieux en tomber ? Oui, mais cette fois, Walsh en propose une vision différente, avec cet aspect documentaire. Comme lorsque Eddie fait visiter sa distillerie clandestine à Jean Sherman, filmé façon reportage, ce qui n'est pas sans rappelé la première scène de CASINO de Scorsese, avec le décompte des billets (dont un plan identique sur la valise de fric). Walsh et ses scénaristes remettent en perspective ces années 20, le retour du front, le chômage, le regard des civils sur les vétérans, et plus tard dans l'intrigue, le crack de 1929. Le Film Noir s'inscrit donc une fois de plus, dans une réalité sociale, économique et politique.
Le scénario est habile, et particulièrement bien construit, autour d'Eddie. A sa droite, Llyod, qui représente le bon gars, honnête, à qui ont peut se fier. A sa gauche, George, le mauvais, le violent, le traitre. Eddie navigue entre ces deux figures. C'est un brave type, qui pour vivre se lance dans les affaires louches. Eddie est aussi au centre de deux personnages féminins. La jeune Jean Sherman, son ex-marraine de guerre, et Panama Smith, plus mûre, qui gère un dancing. De la première il est amoureux (platoniquement) de la seconde il est aimé. Eddie est donc un personnage déboussolé, tiraillé, sensible, humain. Ses rapports avec Flyod sont presque fratenels. On est loin du personnage de bête furieuse de Tom Powers dans L'ENNEMI PUBLIC, tourné 8 ans plus tôt, avec ce même James Cagney.
L'ennemi publicSi le premier tiers du film s'apparente davantage à une étude de moeurs, la suite est bel et bien un film de gangsters, avec son lot de fusillades, règlements de compte, cambriolages. Eddie doit défendre ses affaires, éliminer la concurrence. La fusillade dans le repaire du concurrent Nick est fantastique, comme le cambriolage des stocks d'Etat. Et autre originalité de ce film, ce n'est pas son avidité ou sa stupidité qui mettra fin à son commerce, mais la crise économique. Et ironiquement : l'alcool, auquel Eddie ne touchait pas. Eddie retourne à son taxi, mais son passé le rejoint bien vite, et par amour cette fois, il reprendra les armes.
Eddie est interprété par James Gagney. Immense comédien, plus posé que chez Wellman, moins fou que dans le futur L'ENFER EST A LUI, du même Roual Walsh, il est époustouflant, notamment dans les dernières scènes, avec un ton voilé, feutré, fatigué. George est joué par Humphrey Bogart, qui est à la veille de devenir une star (HIGH SIERRA l'année suivante, de... Raoul Walsh !) et qui enquille son énième rôle de bad guy. Il est ici particulièrement repoussant de haine et de cynisme. Priscilla Lane interprète Jean, on la reverra dans ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES, et Gladys George joue Panama. Elle est admirable, juste, en amie fidèle d'Eddie, amoureuse silencieuse. Deux êtres paumés dans une époque qui ne semble plus la leurs. Il y a entre ces deux-là des scènes superbes, des regards qui en disent longs, et elle restera aux côtés d'Eddie jusqu'au bout. La fin du film est d'ailleurs superbe, Walsh abandonnant son traitement documentaire pour une dernière scène sous la neige, sur des marches, donnant un accent de tragédie antique au destin d'Eddie Bartlett. La dernière réplique rappelle celle de Marlene Dietrich dans LA SOIF DU MAL. « It's was just a kind of man »...
LES FANTASTIQUES ANNEES 20 est un Film Noir nostalgique, qui décrit à merveille une période, décrypte la Prohibition, ancre ses personnages dans une réalité sociale à laquelle le public d'alors pouvait se référer. C'est aussi un film haletant, profondément humain, superbe.