Fleuves profonds est le livre le plus célèbre de José María Arguedas, aussi est-il logique pour celui qui veut aborder son ½uvre de commencer pas là. Sinon, je conseillerais Yawar Fiesta (je laisserais Tous sangs mêlés en troisième place, non parce que ce livre est moins riche que les deux premiers, au contraire, mais il affiche avec trop d'insistance les "faiblesses" d'Arguedas, ces imperfections apparentes qui le rendent si attachant). Difficile, en effet, de faire une critique objective d'Arguedas. Une première lecture peut procurer un plaisir innocent car il y a bien évidemment un bonheur d'écriture chez Arguedas, il maîtrise l'intrigue romanesque à la perfection et conduit le lecteur sans coup férir dans des mises en situation savamment ouvrées pour créer l'émotion. Voilà pour la partie purement technique de l'écrivain consommé qu'il était ' on n'ose pas écrire "professionnel" en raison de l''hostilité qu'il affichait à l'encontre des écrivains professionnels. Mais il y a le deuxième Arguedas, son double magnétique qui entre en jeu quand on cherche à gratter au-delà du simple plaisir de lire. Dès lors que l'on cherche à comprendre pourquoi ou comment se déploie le balancement régulier de la phrase arguédienne, à la limite de la monotonie, quand on se met en tête de percer le secret de sa séduction, on entre dans un dédale de décors en trompe-l'½il qui se succèdent les uns aux autres dans un désordre apparent. Les thèmes bien en évidence de réhabilitation du monde quechua, de promotion de la justice sociale ou de réconciliation nationale sont présentés avec un art consommé, pourtant ils ne rendent pas compte de la magie de l'½uvre. Ou plutôt, ils nous invitent à une promenade balisée de concepts socioculturels facilement reconnaissables et accessibles au plus grand nombre. Pourtant, il y a la faille, les contradictions et même un côté inachevé (pas seulement dans les Zorros, mais partout) qui interpelle l'amateur imprudent qui s'aventure au-delà de la première lecture. On entre alors dans une quête sans fin qui captive et ensorcèle. La lecture d'Arguedas devient compulsive, on ne lit plus son ½uvre, on en est obsédé, on est submergé par un univers incantatoire qui ne laisse plus de répit. On veut fournir ce dernier petit effort qui va permettre enfin de tout comprendre. Il y a un secret Arguedas et tout le monde qui a fréquenté son ½uvre avec un tant soi peu de sérieux sait parfaitement de quoi je parle.