La fin de la première guerre mondiale laisse la population française profondément meurtrie. Ce sont 1.5 millions de morts rien que pour la France. Dès lors, il est temps pour le pays de panser ses blessures et, force est de constater que certaines ne sont pas belles à voir. Le « gueule cassée », ce poilu « pas tout à fait mort », héros de la propagande étatique du temps de sa splendeur, érigé comme emblème par Clemenceau lors du traité de Versailles, n'en devient pas moins rapidement un paria, victime d'une société qui le plaint autant qu'elle le stigmatise.
Historiquement, l'immédiate après-guerre est une période de bouillonnement intellectuel à tout point de vue. Dans le domaine médical, c'est l'essor de la psychanalyse et de la reconstruction faciale (est-il décent d'employer le terme de chirurgie esthétique ?) qui sont plus une nécessité qu'une coquetterie. Comment gérer ces héros, véritables poids morts pour la société, inaptes au travail voire à la vie en société ?
Le livre absolument magnifique de Monsieur Monestier s'attache à analyser une partie de ce défi du début du XXe siècle. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'auteur ne se vautre pas dans le voyeurisme malsain. Les nombreuses images sont, bien sûr, souvent insoutenables: mâchoires broyées, crânes défoncés, visages littéralement pulvérisés (...) mais Monsieur Monestier a pris le parti d'envisager le sujet des « gueules cassées » d'un point de vue médical. Ainsi, loin d'afficher une image morbide de ces hommes parfois laissés pour morts, il montre les différentes étapes de leur reconstruction qui, on l'imagine bien, est aussi bien esthétique que fonctionnelle ou mentale. Ce sont donc des hommes qui, au prix de souffrances qu'on imagine insoutenables (malgré les progrès de l'anesthésie à cette même époque), reprennent vie.
En feuilletant cet ouvrage, on est subjugué par l'habileté des médecins de l'époque. Malgré des outils très rudimentaires, nos aïeux avaient pour eux une bonne dose d'inventivité et d'audace. Prothèses oculaires, gouttières de contention, greffes en tout genre, on se rend compte que la médecine esthétique actuelle malgré toutes ses prétentions ne fait pas beaucoup mieux.
Cet ouvrage de synthèse montre de manière brutale, par le biais de l'image, la cruauté et la barbarie de la guerre. Si parfois les mots ne peuvent retranscrire l'innommable, l'image au contraire en dessine tous les contours sans en oublier le moindre détail. Véritable hommage à ceux qui se sont battus pour la France par la baïonnette (pour les uns) et par le scalpel (pour les autres, ce livre est INDISPENSABLE !