Extrait
Sommes-nous seuls dans lUnivers ?
Un jour, jai su que ma vie prenait un tournant capital.
Le fait mest apparu dans un détail des plus triviaux de la vie quotidienne. Je veux parler des rouleaux de papier W-C.
Jusque-là, javais toujours négligé denfiler le nouveau rouleau sur son support. Je le posais nimporte où, sur la chasse ou à terre, et le suivant prenait le relais dans la même absence dorganisation. Ce jour-là, au moment dentamer un rouleau neuf, jai sorti le cylindre de son axe, engagé et amorcé le papier, puis jeté le petit cadavre en carton dans la poubelle. Ce geste, que je navais jamais pris la peine dexécuter, ce geste anodin mais trop précis pour mon humeur flottante, ce geste, je dois bien le considérer comme le premier symptôme de ma grande transformation.
Javais toujours été gêné, dans mon existence, par le sentiment vague de tourner au ralenti, de ne pas donner toute ma mesure, de me préparer, simplement, pour une mission qui finirait bien par méchoir, un jour où lautre. Mais rien ne venait. Même après lentrée dans la vie active, pourtant satisfaisante à bien des égards, une curieuse impression persistait de siroter lapéritif sans que le plat de résistance apparaisse jamais. Excédé, jai fini par ruer dans les brancards. Jai quitté mon boulot, délaissé ma compagne et remis tous les compteurs à zéro. Je me suis croisé les bras pendant un an pour prendre le temps découter mes voix intérieures. Timides, elles nont pas percé avant longtemps.
Cest en répondant au vu de Sophie, ma nouvelle compagne, de me voir donner un cours de maths à son neveu que jai senti se décoincer un vieux talent. Jétais doué pour le raisonnement abstrait. Je voulais chercher, réfléchir et démontrer.
Revigoré, jai visité une grande librairie, à la recherche douvrages sur les mathématiques. Il me fallait renouer avec la science pure, me disais-je, pour me sentir au-dessus de la bagarre, que javais trop longtemps côtoyée de trop près.
À quatre pattes devant les rayonnages, je parcourais les titres avec le ravissement dune femme qui cherche une nouvelle robe parmi plusieurs modèles tentants. Celui-ci peut-être ? À moins que celui-là
Mais je me trouvais déjà dans le thème suivant : lastronomie. Jallais faire demi-tour quand mes yeux tombèrent sur un titre qui maccrocha : Il pleut des planètes. Lauteur, un astrophysicien français, retraçait lhistoire de la découverte des planètes extrasolaires. Je fus immensément intrigué. On avait découvert des planètes ? En dehors du système solaire ? Et je nétais pas au courant ? Mais dans quelle inculture étais-je donc tombé ? Linformation me sembla tout de suite dune importance capitale, démesurée, et je ne voulus pas rester une journée de plus sans lexaminer. De fait, elle allait changer ma vie.
Cest en 1995 quune équipe dastronomes suisses annonça la découverte dune planète en orbite autour dune étoile de la constellation de Pégase, à quelque cinquante années-lumière de la Terre (soit 2 400 milliards de kilomètres). Cette planète présentait des caractéristiques surprenantes, très éloignées de ce que nous connaissons dans notre système solaire. Elle était à la fois gigantesque, cent cinquante fois plus massive que la Terre, et placée sur une orbite très rapprochée de son étoile, bien plus serrée encore que ne lest lorbite de Mercure autour du Soleil.
Une telle découverte résonnait comme un coup de tonnerre dans le paysage de lastronomie contemporaine. Je me sentis dautant plus coupable de nen avoir rien entendu. Après cette première planète, il y en eut dautres, dans les années suivantes, qui toutes se révélaient aussi bizarres. On ouvrait là un nouveau champ de recherche, et la façon dont lauteur rendait compte de cette passionnante aventure scientifique me fouetta littéralement les sangs.
Depuis mon plus jeune âge, jéprouvais une sorte de fascination- répulsion pour le cosmos : fascination pour sa beauté et son mystère, répulsion pour son vide et ses dimensions écrasantes. Lidée quil se trouvait dans cette immensité des îlots potentiellement hospitaliers me réconcilia subitement avec lastronomie. Ma curiosité senflamma dun coup pour ces mondes nouveaux. Je vis un signe du destin dans la conjonction de cette lecture et de ma situation personnelle. À peine avais-je tourné la dernière page que je déclarai à Sophie :
Ça y est, je sais ce que je veux faire !
Elle haussa des sourcils interrogateurs.
Je veux devenir astronome.
Astronome ? Comme ça ?
Pourquoi pas ? Jai encore quelques neurones en état de marche.
Je nen doute pas, mais
tu veux dire que tu vas recommencer des études ?
Courtes. Il ny a pas de licence complète en astronomie. Cest une spécialisation dun an. Je me renseignerai demain pour savoir où je pourrais minscrire.
Super. Ce sera du dernier chic de vivre avec un astronome.
Impossible de dormir cette nuit-là. Une vocation longtemps refoulée mapparaissait enfin. Le ciel avait été ma toute première passion, je men souvenais très bien, mais un sentiment de vertige excessif men avait détourné à lâge de douze ans. Il était temps de balayer ces frayeurs enfantines. Le ciel est là, bourrelé de mystères, et mieux vaut lexplorer que sen cacher par peur de se sentir trop faible. Cette fois, jétais prêt, oui, grâce à lappel des planètes qui me sortait de ma torpeur.
À la faveur de la nuit, quand les contraintes et les possibilités changent curieusement de proportions, jéchafaudai toutes sortes de scénarios ambitieux. Jirais trouver lauteur du livre à lInstitut dAstrophysique de Paris, je lui proposerais mes services, il me prendrait dans son équipe, je participerais aux prochaines grandes découvertes.
Cétait tout juste si je ne me voyais pas détecter et révéler aux Terriens ébahis le tout premier message extraterrestre. Dès le lendemain, je fis le tour des universités pour obtenir renseignements et programmes. En Belgique, seule luniversité de Liège semblait offrir un cursus conséquent en astrophysique. Lembarras dune heure de train matin et soir, ma foi, ce nétait pas la mer à boire. Jaurais pu envisager daller habiter à Liège. Mais Sophie, à cette époque, venait de trouver du travail à Bruxelles et nous devions tâcher de coordonner nos mouvements. Ma résolution ne fut pas longue à fixer : je minscrirais à Liège quoi quil en soit.
Pendant lété, je me suis mis à travailler comme un fou pour rattraper mon niveau de physique et de mathématiques de fin duniversité. Les trois mois me séparant de la rentrée ne furent pas de trop pour traverser à nouveau les forêts touffues que javais déjà vaincues une première fois. Jai connu souvent de ces moments bizarres nimbés dune impression de « déjà-su ». Ce théorème, cette définition, oui, avaient un air familier, et il fallait pourtant les reprendre point par point, avec humilité. Jai compris très intimement que rien nest jamais acquis. Si impressionnantes que soient les possibilités de notre cerveau, nous ne transportons quun tout petit bagage utile en mémoire vive, tout le reste file comme sable dans une passoire. Pour certains cours, il me fallait plusieurs jours avant de me souvenir les avoir déjà vus.
[...]
--Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.

