Après le petit format de <I>The Dying Animal</I>, le dernier roman de Philip Roth renoue avec l’ambition à grande échelle de la Trilogie américaine : saisir d’un geste un destin individuel et un destin national, et appuyer là où l’Amérique a mal.
Fidèle à l’enseignement académique américain, il continue de respecter son premier précepte : « écris sur ce que tu connais ». Son narrateur lui aura rarement ressemblé à ce point : il porte son nom, est né la même année dans la même ville, signe sans doute de l’importance de l’enjeu personnel de ce roman. Et lorsqu’un auteur nommé Philip Roth nous raconte à la première personne l’histoire d’un certain Philip Roth, n’est-ce pas une façon de nous dire que ce n’est pas une fiction, que pour lui la droite antisémite, pro-allemande et isolationniste a bel et bien triomphé en 1940-41 ? Car Roth nous demande d’imaginer qu’en 1940 l’ancien aviateur Charles Lindbergh, admirateur de Hitler, gagne d’abord les primaires républicaines et l’élection présidentielle. La suite s’enchaîne : politique antisémite à l’intérieur, à l’international alignement des USA sur l’Axe et non-entrée en guerre. Et Pearl Harbour ?, vous demandez-vous. Bien sûr, c’est l’événement qui décidera le pays à rejoindre les Alliés et à entrer en guerre, mais Roth le déplacer d’environ six mois, vers la mi-42, semble-t-il. Ce roman est également l’occasion d’un hommage vibrant à deux héros du vingtième siècle : Franklin Roosevelt et Fiorello La Guardia.
Si ce roman m’a captivé, il m’a aussi laissé sur ma faim.
D’abord pour des raisons artistiques. autant dans la Trilogie américaine il y avait un équilibre, une égalité parfaite de densité entre les personnages individuels et le contexte historique, ici les personnages, le narrateur et sa famille, n’ont jamais l’épaisseur, le réalisme de la situation politique qui les entoure. L’abondance des détails, les coups de théâtre censés nourrir la dimension humaine n’y font rien : les personnages restent une série de silhouettes, des échantillons-types de la famille juive « témoin ». Par ailleurs, les cordons qui relient ces personnages à l’histoire des États-Unis sont bien gros pour le peu d’effet qu’ils servent, notamment le mariage de la tante du narrateur au rabbin qui sert de caution à l’administration Lindbergh. Roth semble pallier un manque d’unité organique entre les deux niveaux du récit par une greffe imposée de l’extérieur. Autre élément plaqué arbitrairement, cette attaque sur Pearl Harbour, <I>out of the blue</I>. Par ailleurs, la phrase rothienne, elle aussi, a ici quelque chose d’un peu trop voulu. On sent l’auteur en train de se dire très délibérément qu’il fait exprès de faire des phrases très longues dans le but d’unifier l’univers, mais cette volonté est plus apparente que le résultat. Moralité : il ne suffit pas de se vouloir Virgile ou Proust pour l’être.
Des doutes sur le fond même de l’argument, ensuite. Certes, le <I>Bund</I> germano-américain était dans l’entre-deux-guerres une force importante. Certes, l’isolationnisme existe aux États-Unis, les Américains n’ayant jamais consenti à s’impliquer militairement à l’étranger qu’agressés. Certes, l’antisémitisme y a existé, il était même une composante essentielle du deuxième Ku Klux Klan. Pour autant, aurait-on pu imaginer les USA prendre parti pour les dictatures fasciste, nazie et nippone contre le Royaume-Uni et la France ? Il y a également cette attaque sur Pearl Harbour, qui remet providentiellement l’histoire sur ses pieds, la morale dans l’histoire et les États-Unis dans la morale, mais que rien (ni Roth lui-même) n’explique si les USA sont amis des puissances de l’Axe. Mais, justement, ce <I>deus ex machina</I> ne nous amène-t-elle pas à nous demander si le vrai Pearl Harbour, et donc l’engagement des États-Unis dans la deuxième guerre mondiale, n’étaient pas aussi imprévisibles et aussi peu prédéterminés que dans le roman ?
Beaucoup de questions et peu de réponses. Après tout, c’est sans doute la vraie bonne nouvelle de ce livre.