Ouvrage issu d'une thèse de doctorat le livre de Valérie Brunel est d'une grande intelligence et d'une rigueur remarquable dans ces démonstrations.
L'auteur, psychosociologue et intervenante en organisation, démontre comment le monde du travail a intégré les pratiques de développement personnel - d'origine anglo-saxonnes pour la plupart - pour gérer l'individualisation croissante du management. Elle met en évidence comment nous sommes passés d'une gestion autoritaire et explicite où chacun savait où était sa place et quelles étaient ses perspectives, à une psychologisation des rapports sociaux de travail. La gestion par l'émotionnel au nom de l'épanouissement personnel, est en réalité, selon l'auteur, un pouvoir intériorisé, psychologique et moral ; parfaitement adapté aux récentes évolutions économiques et sociales. Pouvoir bien plus puissant qu'auparavant et bien plus difficile à contester.
Entre le permis et le défendu d'autrefois, l'individu moderne se trouve devant un choix bien plus difficile, le possible et l'impossible. On pourrait objecter que finalement face à ce choix angoissant, les pratiques permettant de mieux se connaître et de s'accepter, de mieux se comprendre, sont plutôt une bonne chose. Après tout la psychanalyse ne propose pas autre chose et malgré ses détracteurs, elle a montré ses effets bénéfiques. Là où le bât blesse, toujours selon l'auteur, c'est qu'en réalité, ces pratiques proposées en entreprise n'ont pas pour objectif de simplement mieux se connaître, mais elle visent à "s'améliorer", c'est-à-dire à se conformer au modèle souhaité par l'entreprise. L'objectif est avant tout d'être plus performant, plus efficace, plus adapté. Contrairement à la psychanalyse qui s'intéresse uniquement et vraiment au sujet, et peut par certains aspects s'avérer plutôt subversive socialement ; les pratiques de développement personnel qui se multiplient et se diffusent, aboutissent finalement à favoriser l'adaptation du sujet aux contraintes sociales - même les plus fortes - et ce, paradoxalement, sous couvert d'autonomie et de responsabilité individuelle.
L'excellent ouvrage de Valérie Brunel nous met donc en garde : "Les pratiques de soi issues du courant du développement personnel (...) possèdent un pouvoir de transformation des manières d'être un individu dans une société donnée. De ce fait, elles peuvent participer de la régulation des conduites."
"Les pratiques de soi visent d'une part à individualiser l'individu, à lui faire voir et assumer ce qu'il est, et d'autre part à adapter ses comportements, à lui montrer comment il pourrait "s'améliorer". Sur ces deux versants s'opère une force de régulation sociale (...) via la normalisation des comportements."
A noter, la revue des différentes théories de développement personnel particulièrement éclairée. Un essai très réussi puisqu'il conduit à la réflexion.
A lire également l'excellent
Le Développement personnel de Michel Lacroix.