Au début de 1971, Richard Deshayes, membre d'un groupuscule d''extrême-gauche 'Vive la Révolution' animé par Roland Castro- devenu depuis une des grosses fortunes de la gauche caviar- publie le manifeste du « Front de Libération des Jeunes »:
« assez de baffes, assez de brimades, assez de chantages. On n''a pas peur de l''âge, on a peur de devenir vieux, et vous, bourgeois, vous nous faîtes vieillir. Qu''une chose soit claire: nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre tout ce qui les fait vieillir. »
Richard Deshayes était mon camarade au Lycée Buffon où nous suivions l''enseignement de philosophie de Maurice Clavel. Nous avions été à l''nitiative, dès l''automne 67 de la création d''un mouvement d'opposition à la guerre du Vietnam qui s'était fait remarquer par sa radicalité et ses actions énergiques.
Assez tôt, nous avons divergé et Richard condamnait ce qu''il considérait (déjà!) comme une dérive droitière: un radicalisme idéologie trop faible et une inquiétude devant le niveau de violence que nous avions rapidement atteint et ses conséquences sur nos camarades. Romantique, adepte de l''engagement total, séduisant et plaisant aux femmes, Richard allait pousser jusqu''au bout sa logique qui allait lui être fatale.
Derrière cette rhétorique séduisante se révèle une réalité toute autre: le FLJ rassemblait des éléments du lumpen-prolétariat le plus radical. Au nom du spontanéisme, ils pillent et incendient la propre librairie du mouvement, en janvier 71, dans ce même élan antiautoritaire qui poussa, au nom du féminisme les femmes à dénoncer leur conjoint, et, au nom du jeûnisme, les enfants à vomir leurs parents.
Le 31 janvier, c'est l''attaque du palais des sports où a lieu un concert des « soft-machines »:
« Ce soir, on refuse les flics, on refuse leur caisse, on refuse le spectacle; le spectacle, c'est la vie, c'est la révolution' la musique est à nous, ce soir on la reprend » - signé FLJ.
Le spectacle finira en émeute sanglante. L''épopée de Richard allait s''achever tragiquement le 9 février lors d''une manifestation pour la libération des maoïstes emprisonnés lors de l''émeute. La manifestation étant interdite, les pontes du maoïsme avaient donné pour consigne de chercher l''incident et de casser du flic. Consigne que Richard ne prenait jamais à la légère. Son errance allait s'arrêter au carrefour de la rue Damrémont et de la rue Ordener où un policier lui tira à bout portant une grenade dans la figure.
Les leaders maoïstes allaient promener la photo du visage défiguré de Richard dans de nouvelles manifestations, tandis qu'il trouvait encore la force de publier de nouveaux appels depuis son lit de souffrance.
Richard ne se remettra pas du déchaînement ahurissant de violence qu'il avait déclenché et dans lequel il avait entraîné la police, absolument pas préparée à cette époque à canaliser de tels assauts. Il disparut de la vie publique. Je le revis quelque temps après, dans une communauté cévenole où nous avions entrepris de relancer la sériciculture disparue. Le visage refait, méconnaissable, rasé, dorlotant un poupon en celluloïde, prononçant quelques bribes d'un pseudo-mysticisme, son parcours politique s'était arreté là.
Et les autres ? Ils n'ont pas honte : ils sont au pouvoir.
Vouant depuis cette époque une haine inexpiable à la classe ouvrière qui s'était contentée de la satisfaction de ses revendications après les accords de Grenelle et n''avait pas suivi les ténors de l''ultra-gauche sur la route des lendemains qui chantent, les petits marquis de 1968 allaient faire des « jeunes » une catégorie messianique. Le mythe du « jeûne » allait remplacer le mythe de l'ouvrier.
A un détail près: la classe ouvrière avait une réalité bien réelle et se battait pour des conquêtes bien réelles, remèdes effectifs à des situations bien réelles.: Le « jeune » et tous les autres succédanés produits par l''intelligentsia, les « exclus », les « sans-papiers », « l''homosexuel » ne sont que des catégories virtuelles dotées de droits virtuels qui devront se garder de la tentation de toute réalité. Ils ont ajouté aujourd'hui à leur panoplie la femme emprisonnée sous sa burka.