NB: on trouve de tout dans les commentaires, certains concernent une édition en 2 volumes, d'autres en 3 et même la version pléiade en 1 seul. Mon commentaire se réfère à l'origine à l'édition GF en 3 volumes, mais disposant également de la version pléiade et folio en 2 volumes, je vais la compléter pour qu'elle convienne à peu près à toutes les versions pour lesquelles il apparaît.
On a tout dit, écrit ou filmé sur ce livre, mais le mieux, c'est encore de le lire car notre vieux Victor est l'immense écrivain que nous connaissons et que c'est toujours un plaisir de lire une telle langue, à la fois sophistiquée et abordable. Dans ce premier tiers du roman, on fait connaissance de l'incontournable Jean Valjean. D'abord vaurien puis, éc½uré par sa propre noirceur, initié à la générosité par un évêque sans prétention, bienfaiteur de certaines âmes sans titre ni fortune (le père Fauchelevent et quelques autres dont je préfère vous taire les noms au cas où vous n'auriez pas connaissance de l'histoire). Hugo nous fait aussi de temps en temps quelques digressions sur des sujets qui l'intéressent, notamment la bataille de Waterloo. Bien que n'ayant qu'un vague rapport avec le fil de la narration, on ne s'ennuie pas de ces méandres dans le panier ventripotent de notre histoire de France (Du moins y ai-je pris plus de plaisir qu'à la lourde digression sur le Petit Picpus en début de second tome). J'en profite pour vous glisser au passage quelques citations que j'ai glané ça et là dans ce passage:
"À peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles."
"Un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: Braves Français, rendez-vous! Cambronne répondit: Merde!"
"Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: Monsieur, donnez-moi trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!"
"Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole."
Outre Jean Valjean, nous suivons les mésaventures de la pauvre Fantine, où l'on se heurte à l'une des scènes les plus horribles jamais écrites, la séance chez le dentiste, je ne vous en dit pas plus, mais ce passage remue bien les entrailles! Les "méchants" sont sublimes de méchanceté, Javert, le flic zélé et obtus, les Thénardiers, veules et cupides sont aux petits oignons...
Bref, de la grandiloquence, de la simplicité, un bon scénario, donc un roman qui tient toutes ses promesses, chapeau Monsieur Hugo.
Dans la version en 2 tomes (puisque mon commentaire apparaît aussi chez folio et livre de poche), le tome 1 va plus avant dans l'histoire et après l'épisode du couvent, on fait également la connaissance de Marius, le fils d'un vaillant soldat de la grande armée, "volé" (sous peine de se faire déshériter) à son père par le grand-père maternel, vestige vivant de l'époque Louis XV, fervent royaliste. Le petit Marius grandit donc dans cette schizophrénie des origines et se retrouve un peu déboussolé à la mort de son père, qui lui est quasi inconnu, lorsqu'il prend conscience que son père fut un héros de Napoléon, traité comme le dernier des gueux par son vieux grand-père. En somme, tempête sous un crâne, quête identitaire, et tous les assauts de la misère jusqu'à ce que son ½il croise celui d'une belle jeune fille...
Un commentaire pour la version pléiade en 1 seul volume:
Dans cette version, vous avez évidemment la suite et la fin de l'histoire. Marius fait la connaissance de son voisin, alias une vieille connaissance du lecteur dont je vous laisse découvrir l'identité au cas où vous n'auriez pas vu l'une des innombrables adaptations à l'écran. Une embuscade gigantesque attend l'infortuné Jean Valjean, et toutes les vipères sont prête à lui sauter sur le dos. Marius assiste impuissant à l'exécution d'un traquenard diabolique. Il apprend à craindre ce voisin et décide de quitter son voisinage. Le dépit le gagne car sa belle inconnue lui a glissé entre les doigts. Ses amis républicains suivent attentivement la montée de la pression sociale et sauront prendre les armes et monter des barricades en temps voulu. Victor Hugo nous fait entrer de plain-pied dans une des multiples insurrections qui ont émaillé la période de la restauration. Il nous fait monter sur les barricades et comprendre pourquoi, quelques années plus tard, Napoléon III a tant tenu à faire redessiner Paris par Haussmann, vu la facilité avec laquelle une guerre de rue pouvait voir le jour dans le Paris d'alors. L'émeute en question est celle du 5 juin 1832, c'est-à-dire une de celles qui ont avorté, pas comme leurs glorieuses cons½urs de 1830 et 1848. Marius se joindra-t-il a eux lors de l'insurrection? Retrouvera-t-il son aimée? Jean Valjean parviendra-t-il à s'extirper de l'étau et de la malédiction qui le pressent toujours un peu plus? Le père Gillenormand pardonnera-t-il à son petit-fils et le petit-fils au grand-père dans ce gigantesque malentendu? Hugo saura-t-il nous faire haleter jusqu'au bout? La réponse à cette dernière question est oui. Et pour conclure, si papy Hugo ne vous arrache pas une petite larme avec son final, allez d'urgence consulter un cardiologue car vous avez sûrement un petit problème de ce côté-là.
Bref, lisez, lisez, lisez, délectez-vous et chapeau bas Victor!
A noter que ce volume pléiade est d'assez mauvaise qualité pour 2 raisons: d'une part, lorsqu'on achète un volume de ce prix, on espère qu'il y ait un vrai travail de relecture, or, il y a beaucoup de coquilles disséminées dans l'ouvrage. Deuxièmement, les commentaires sont presque systématiquement inutiles ou inintéressants, car Maurice Allem, fait toute une comparaison avec la première version de l'½uvre intitulée "Les Misères" et l'essentiel de notes consiste à dire "cette phrase manque dans Les misères", "tel mot est différent", etc. en somme, on s'en fiche, à moins de faire une thèse sur les différentes versions du manuscrit d'Hugo avant publication définitive. Bref, on espèrerait des vrais commentaires utiles ou des explications ciblées pas une glose de spécialiste sans intérêt. Cependant, le fait de tenir l'intégralité de l'histoire dans un seul volume est assez agréable, et en cela le format pléiade est intéressant. Le mot de la fin revient évidemment à l'auteur, le voici:
"Jusqu'à un degré que le philosophe social sait reconnaître, le travail est bon; au delà de ce degré, il est douteux et mixte; plus bas, il devient terrible."