A chaque fois que j'ouvre un livre de Boris Vian, je suis épatée par la fluidité de sa prose, par l'impression de facilité qui s'en dégage, les mots ont l'air de couler sur la page comme l'eau coule d'une source, sans le moindre effort, avec une sorte d'évidence, de naturel imparable. Quand un écrivain a ce talent-là, il pourrait presque se permettre de raconter n'importe quoi. Ce qui n'était pas, bien sûr, le cas de Vian! Celui-ci, au contraire, en plus d'avoir une plume éblouissante, savait aussi vous tricoter des histoires originales, bien construites et riches de sens. Résultat, ses romans sont des plaisirs de chaque phrase! On ne les lit pas, on les déguste avec gourmandise, en se pourléchant mentalement les babines!
Ce livre-ci, qui date de 1947, est le deuxième des quatre que Vian signa Vernon Sullivan. Stylistiquement, c'est un pastiche des romans noirs que la France de l'après-guerre découvrait alors avec enthousiasme, quelque chose comme du Peter Cheyney mâtiné de James Hadley Chase, la cocasserie et la poésie en plus. L'intrigue? Videur dans une boîte de nuit plus ou moins louche de New York, Dan coule une vie paisible aux côtés de sa femme, Sheila. Mais voilà qu'un jour, après une brève étreinte extra-conjugale avec une fille noire de Harlem, il découvre, effaré, qu'il n'arrive plus à "honorer" son épouse dont la peau est blanche... Un quiproquo sexuel quasi-comique, mais qui va très vite déboucher sur le meurtre et se transformer en cavale sanglante...
Comme dans les autres Sullivan, l'Amérique décrite ici est moitié mythifiée, moitié réinventée, mais franchement ça n'a aucune importance, la prose de Vian emporte tout sur son passage, elle sautille, pirouette, virevolte, reprend tous les poncifs du roman noir pour mieux les faire exploser. Un peu plus de 100 pages. 31 chapitres brefs, dont certains font à peine quelques lignes. Pour un peu, ça se lirait sur une jambe. Mais en dépit de sa minceur, ne nous y trompons pas, ce livre aborde un sujet capital, hélas encore d'actualité: le racisme. Un racisme que Vian dénonce avec une virulence iconoclaste qui fait toujours mouche 60 ans plus tard.
Gros succès de librairie à sa parution, ce vrai-faux polar valut à son auteur, en 1950, une condamnation pour outrage aux bonnes moeurs. Condamnation qui englobait le premier Sullivan,
J'irai cracher sur vos tombes, jugé tout aussi répréhensible par les censeurs de l'époque. Pauvres naïfs qui croyaient punir Vian et ne firent que nourrir sa légende en l'introduisant dans le petit club si flatteur des écrivains persécutés où il côtoie, excusez du peu, Baudelaire et Flaubert!
Né en 1920, ce cher Boris aurait eu 90 ans cette année. Hélas, il ne fêta même pas son quarantième anniversaire, injustement terrassé par une crise cardiaque en 1959. Moi, que des gens aussi bourrés de talent clabotent aussi jeunes, ça me fout toujours le bourdon. S'il avait vécu ne serait-ce que dix ou vingt ans de plus, imaginez un peu tous les romans, toutes les pièces de théâtre, tous les poèmes, toutes les chansons, tous les canulars pataphysiques auxquels on aurait encore eu droit! J'en ai le vertige, rien que d'y penser...
Tout au long de sa courte vie, Vian n'a eu qu'un seul credo: la liberté. Sa seule règle, c'était de n'en suivre aucune. Son seul dogme, d'être lui-même. Son oeuvre est à son image. Subversive et drôle. Profonde et légère. Désinvolte et foncièrement attachante.