Simon Leys sait ce qu'il coûte d'analyser et de prendre parti contre le totalitarisme, les déviances liberticides, mensongères, mortelles, d'un homme et de son parti. Il a vécu dans la Chine de Mao et eut le courage, en son temps, de démentir l'idéologie communiste maoïste qui embrumait violemment les esprits dans une sombre folie vide d'espérance. L'auteur est un passionné de la mer. La conjugaison de ces deux passions ont produit ce recueil comprenant deux récits; celui du naufrage du navire hollandais le "Batavia" en 1629 et celui d'une aventure sur un voilier breton pour pécher le thon, au large du Morbihan, en 1958.
1/ "Les naufragés du Batavia"
En 1629 un navire de la compagnie des Indes orientales fait route avec près de 400 personnes, hommes, femmes enfants de tous âges et de toutes conditions sociales, vers Java. L'approximation des moyens de navigation fit dériver le navire plus à l'Est et le conduisit à se drosser sur les côtes sauvages de l'Australie occidentale où il sombra. A peine sauvés de la noyade, les trois cents rescapés tombèrent sous la coupe d'un psychopathe. Alors que les ilots sur lesquels ils s'étaient établis étaient hospitaliers et auraient permis de vivre correctement, la communauté va sombrer dans la violence, la démence et l'absence radicale d'interdits, sous la féroce gouvernance d'un homme et de ses quelques sicaires. Au 17ème siècle, cette tragédie, nous précise l'auteur, "frappa l'imagination du public, plus encore que ne pourra le faire le naufrage du Titanic". Comment une petite société peut-elle se désagréger et se recomposer dans la folie apprend beaucoup sur la nature de l'homme. D'un côté les courageux qui, dans ces circonstances de désastre, affirment des principes de vie disciplinés respectant l'Autre (une vingtaine de ces hommes fut séparée du reste sur une île éloignée et sut résister, sans armes) et de l'autre, la masse des apeurés, lâches, hésitants qui vont subir la tyrannie d'un fou.
"Une société civilisée n'est pas nécessairement une société qui comporte une moindre proportion d'individus criminels et pervers (celle-ci est probablement à peu près constante dans tous les groupements humains) - simplement, elle leur donne moins souvent l'occasion de manifester et d'assouvir leurs penchants." - p.50
Ce récit dément le rousseauisme et s'oppose aux racines idéologiques du libéralisme. C'est bien la société, par l'exercice du pouvoir, de l'Etat, qui peut - selon la nature de cet Etat- rendre bon l'homme. Je reprends l'analyse de Paul Jorion
Le Capitalisme à l'agonie :
"Le libéralisme invoque "la naturalité" de ses revendications : l'intervention minimale de l'Etat qu'il appelle de ses voeux correspondait aux exigences de l'essence même de l'homme. Mais, lorsque cette essence même de l'homme est décrite, il s'agit toujours d'un homme étonnamment a-social, fâché avec ses contemporains, qui réintroduit dans l'univers domestiqué de la démocratie la logique de l'"état de nature" au sens de Hobbes [la lutte de tous contre tous], à propos duquel celui-ci notait que la guerre civile que traversait l'Angleterre à son époque offrait une bonne approximation." (p.40)
Je complète par celle de Leo Strauss (
Droit naturel et histoire) :
"Le relativisme libéral est enraciné dans la tradition de tolérance du droit naturel, ou dans l'idée que n'importe qui a le droit naturel de rechercher le bonheur tel qu'il l'entend; mais pris en lui-même, il est un séminaire d'intolérance."
2/ "Prosper"
Simon Leys a excipé du passé ce récit écrit dans sa jeunesse. En 1958, âgé de 23 ans, avant son départ pour la Chine, l'auteur embarque sur un voilier de pêche à Etel, au Sud du Morbihan (quelle magnifique région !), pour une marée. Il décrit la vie de ces marins rares vestiges d'une marine à voile en train de disparaître. Micro étude sociale, invitation au voyage, anthropologie, aventure, nostalgie : les ingrédients d'un bon récit sont bien mis en exergue par le style clair de l'auteur.