Un livre de vulgarisation souvent brillant, qui aborde les mécanismes de la lecture sous tous les angles et fait la synthèse de beaucoup de recherches à ce sujet depuis plus de deux siècles, tout en restant toujours très compréhensible et d'une grande lisibilité. J'ai particulièrement été fasciné par les résultats de certaines recherches récentes qui permettent de faire des expériences cognitives pendant qu'on visualise le fonctionnement du cerveau quasiment en temps réel (expériences sous IRM fonctionnels consolidées avec les résultats des IRM anatomiques, caméras à positons, ...) qui permettent de tracer progressivement les mécanismes élémentaires des
exercices cognitifs qui sont analysés, et d'en analyser le fonctionnement fin.
Les mécanismes de la lecture sont en grande partie élucidés aujourd'hui, en commençant par la détection des formes de base par le cortex visuel, en passant par le mécanisme de reconnaissance invariante des formes (suivant la distance l'éclairage la couleur et le contraste); suivi des couches d'abstraction pour la reconnaissance des symboles dans les chaines (indifféremment à leur casse, de leur police, ou leur style), jusqu'à la reconnaissance des morphèmes et des syllabes, la reconnaissance des préfixes, des suffixes, des racines du mot. Finalement, il met en évidence les deux voies de traitement simultanées, concurrentes et complémentaires, qui traitent le mot écrit: la voie phonologique (où on "écoute mentalement" les sons imaginaires du texte pour les traiter comme de la parole; et la voie lexicale (surtout utilisée pour les mots courts ou fréquents, et obligatoirement utilisée pour les mots à la prononciation très irrégulière [choeur, oignon, femme, ...])
Même la façon dont les données sémantiques sont stockées et représentées dans le cerveau y est entrevu de manière fascinante.
Il examine aussi la façon dont les contraintes de notre système perceptif, et les contraintes structurelles et génétiques de notre cerveau ont orienté et limité nos formes d'écritures (en citant au passage et occasionnellement des gens comme Noam Chomsky qui ont expliqué comment ces contraintes ont par ailleurs orienté notre langage et comment tous les langages du monde partagent les mêmes formes et la même structure pour l'essentiel). Il reconstruit donc pourquoi et comment les formes d'écriture des différentes
civilisations sont ce qu'elles sont aujourd'hui.
Il analyse également comment l'écriture alphabétique et la maîtrise experte de la lecture modifient à leur tour la façon dont on perçoit et traite le langage et le son (ce qui a d'ailleurs probablement affecté le langage lui même).
Finalement, c'est tout le recyclage de plein de zones du cerveau qui servaient à l'être humain à se repérer dans la nature, à mémoriser et à repérer les objets courants, qui ont été recyclés pour reconnaître les lettres. Les connexions pré-existantes vers les aires du langage et vers la mémoire auditive ont été réutilisées et renforcées, et détournées de leurs usages initiaux. Souvent même leur sens de fonctionnement principal a été inversé. Au total nous avons un grand bricolage à l'échelle du cerveau, qui utilise toute la plasticité impressionnante d'aires cérébrales nombreuses et variées, et qui transforme de fond en comble des systèmes qui n'avaient pas évolué pour ça. Cela permet de mesurer le travail impressionnant des scribes et autres lettrés qui depuis des millénaires ont su trouver les formes tilisables par nos cerveaux de primates, les simplifier au maximum, puis ont finalement inventé le code alphabétique (avec d'abord seulement les consonnes et puis plus tardivement les voyelles), qui ont rendu la manipulation du langage infiniment plus aisée et efficace, ont étendu le talent de la lecture à une partie de plus en plus grande de la population.
Apprendre à lire est une énorme transformation du cerveau, qui pousse la plasticité cérébrale plus loin qu'aucun autre apprentissage, c'est pourquoi il faut le faire très jeune et laisser le temps aux transformations de s'opérer. C'est pourquoi aussi, le moindre grain de sable dans la machine peut perturber cet apprentissage (il consacre un chapitre aux dyslexies, avec les causes multiples et avérées de ce type de problèmes, auxquelles s'ajoutent un certain nombre de causes fortement suspectées mais non encore démontrées à l'heure actuelle).
Puis il fait un dernier chapitre un peu plus spéculatif sur la (les) culture(s), en analysant en quoi elles se ressemblent toutes (cf Leroi-Gourhan, Levy-Strauss, ...) et pourquoi les autres primates n'ont pas suivi ce chemin, alors qu'ils ont tout l'équipement cognitif pour apprendre à lire des symboles, puisqu'on peut même leur enseigner des codes simples qui marchent aussi pour nous. Il analyse pourquoi et comment le cortex frontal (de 20 à 40 fois plus gros chez Homo Sapiens que chez les autres primates) semble jouer un rôle dans l'explosion culturelle humaine et les recherches systématiques d'Homo Sapiens pour pousser sa plasticité cérébrale dans des directions et dans activités nouvelles et parfois incongrues et qui forment les cultures (là où chez les autres primates, la vie culturelle, la créativité culturelle et la transmission culturelle est sévèrement limitée à la transmission de quelques outils ou méthodes simples).
Bref, si le sujet vous intéresse un tant soit peu, c'est à mon avis LE livre par lequel aborder le sujet.