« Les nouvelles solitudes »
De Marie-France Hirigoyen
Editions de La découverte
« Nous devons réviser nos préjugés, trop souvent encore négatifs, face à la solitude. Loin d'être toujours le signe d'un trouble de caractère, le fait d'être seul(e) peut être au contraire -de plus en plus souvent d'ailleurs- celui d'une personnalité riche. » Cette assertion, arrivant presque au terme du livre, est celle à laquelle Marie-France Hirigoyen conduit ses lecteurs, au long de plus de deux-cents pages. Sur son trajet, une analyse de l'évolution des rapports humains, des relations de couples, des attentes des hommes et des femmes, des exigences de la société actuelle, etc.
Dans le domaine de l'évolution des repères, lire par exemple : « Traditionnellement, les hommes cherchaient leur identité dans le domaine professionnel et dans la séduction virile, mais ils ont aujourd'hui perdu leurs certitudes. Partout, ils sont dans l'insécurité ; d'une part, ils ne sont jamais surs de garder leur emploi ; d'autre part, à la maison, ils contrôlent plus difficilement leurs enfants qui suivent plus volontiers les valeurs inculquées par les medias que les conseils parentaux ; et enfin, dans leur couple, les femmes exigent un partage des tâches et, tout au moins le croient-ils, une satisfaction sexuelle assurée. L'émancipation des femmes les a places face a leur vulnérabilité, et ils ont pris conscience de leur dépendance émotionnelle vis-à-vis d'elles. »
Mais contrairement à ce que ce court extrait pourrait laisser à penser, Marie-France Hirigoyen ne blâme pas plus les hommes que les femmes pour cette solitude qui se déploie un peu plus chaque jour dans nos sociétés contemporaines. Elle se contente de constater qu'il s'agit d'une évolution compréhensible et pas nécessairement aussi déplorable qu'on ne pourrait l'imaginer de prime abord.
Certaines parties du livre peuvent d'ailleurs sembler choquantes de notre point de vue occidental et idéaliste de la relation d'amour, comme lorsqu'il attaque sans faux semblants : « Alors qu'autrefois on se mettait en couple dans le but de fonder une famille et de transmettre des valeurs a la génération suivante, beaucoup attendent donc aujourd'hui que la vie en couple répare leur malaise intérieur, comble leur vide. Or c'est justement cet individualisme qui vient mettre les couples en échec. Car cet amour place au centre de la relation n'est trop souvent qu'un amour narcissique : j'aime cette personne parce que j'aime l'image de moi qu'elle me renvoie. »
Loin de s'arrêter à ses constatations déjà très politiquement incorrectes, Marie-France Hirigoyen s'attelle également -entre autres- à la difficile question du sexe obligatoire. Ou plutôt, d'un « rythme idéal » de vie sexuelle considéré comme pivot primordial de nos vies, égratignant au passage les psychanalystes contemporains qui continuent à baser la norme du bonheur sur une idée ancienne : « C'est Freud qui introduisit l'idée qu'une personne névrosée souffrait d'un trouble dans son épanouissement sexuel. [...] Pour lui, la guérison d'une névrose passait par la faculté d'atteindre l'orgasme. Mais cela ne posait pas la question du partenaire et de la relation dans son entier. A sa suite, la plupart des psychanalystes, confondant relations humaines et relations sexuelles, considèrent que la névrose représente une incapacité à former des relations humaines satisfaisantes. En insistant ainsi sur l'importance des rapports intimes, ils négligent d'autres façons, tout aussi pertinentes, de parvenir à un épanouissement. »
Spécialiste en victimologie, pourtant, l'auteure prend donc bien soin ici de ne pas présenter la solitude comme une tare, un handicape ou une incapacité à s'apparier. Elle ne la présente pas non plus comme un idéal : tout est question de choix. La solitude assumée peut être riche de rencontres et de fertilité. Elle peut également être le résultat d'aigreurs accumulées et se transformer en isolement. Car là est la grande question : peut-on être seul sans être isolé ? La réponse est oui.
Bourré de témoignages et d'exemples vécus, « Les nouvelles solitudes » est un livre qui fera date, traitant d'un des sujets les plus sensibles de nos univers ultradéveloppés. Il en restera en tout cas une certitude : solitude n'est pas forcement un mot triste.
Marie-France Hirigoyen est psychiatre et psychanalyste, spécialisée dans l'étude de tous types de violence. Lire aussi : « Le harcèlement moral ; La violence perverse au quotidien ».
Laure de Montalembert