Dans notre imaginaire, très souvent, lorsqu'on nous parle de grandes invasions, et de la chute de l'empire romain, nous avons tendance à penser que l'Empire s'est écroulé lorsqu'Odoacre a déposé le dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule le 4 septembre 476 à la suite de grands mouvements de peuples concentrés dans le temps, déferlements incontrôlés de barbares venus des confins du monde connu.
Le petit Que-Sais-Je publié par deux historiens, Magali Coumert et Bruno Dumézil, respectivement maîtres de conférences à l'université de Bretagne Occidentale et à l'université de Paris Ouest-Nanterre, réfute en 128 pages ces présupposés.
La thèse de l'ouvrage peut se résumer comme suit. Même s'il est difficile d'analyser l'histoire des peuples barbares, la thèse des grandes migrations, fidèle aux sources romaines, réutilisée par les nationalismes européens du 17è au 19ème siècle est aujourd'hui remise en cause au profit de celle de l'ethnogenèse progressive, inspirée notamment par Reinhart Wenskus et ses disciples. Celle-ci considère que les peuples barbares se forment par étapes, sur le fondement d'une construction avant tout politique et idéologique. Les relations entre Rome et les peuples barbares sont beaucoup plus complexes que la thèse des grandes invasions ne le laisse supposer. Les conflits existent mais alternent avec les négociations, les échanges et les collaborations. Les raids du 3ème siècle sont avant tout des razzias en vue de s'emparer de butins, dont l'Empire sort amoindri, du fait de l'abandon des Champs Décumates et de la Dacie jugés trop difficiles à défendre mais nullement défait.
Le IVème siècle marque même une série de succès militaires, notamment, sous le règne de Constantin, empereur d'Occident en 312, puis de tout l'Empire de 324 à 337.
La situation à la fin du IVème siècle (après 370) et au cours du Vème se caractérise par l'existence d'armées errantes au sein de l'empire qui cherchent à vivre aux dépens de Rome en participant aux querelles de successions et en se vendant aux plus offrants.
Si le mythe des grandes invasions doit être abandonné, c'est également parce que Romains et Barbares s'entendent aussi souvent et peut-être même plus souvent qu'ils ne se battent.
Rome n'a cessé d'incorporer les Barbares au sein de ses propres armées, en permettant notamment à des généraux d'armées barbares d'accéder à des postes prestigieux (cf. l'exemple du Franc Flavius Bauto, commandant suprême des armées romaines à la fin du IVème siècle, ou Stilicon, fils d'un général vandale au service de Rome qui possède la réalité du pouvoir en Occident au début du Vème siècle.
L'affaiblissement de l'Empire dont le symbole est la bataille d'Andrinople en 378 au cours de laquelle Fritigern, roi des Goths, bat l'imprudent empereur Valens, conduit Rome à multiplier l'accueil régulier des Barbares qui prennent progressivement possession du sol avant de prendre leur indépendance. L'acculturation réciproque se traduit davantage par une acculturation à la civilisation romaine, très forte dans les classes élevées, que par une influence des Barbares sur le monde romain, sauf en ce qui concerne les populations plus modestes.
Enfin, entre la fin du Vème siècle et le début du VIème siècle, l'on passe progressivement de la présence permanente de Barbares fédérés sur le sol des provinces romaines à l'établissement d'Etats autonomes, avec un processus de stabilisation au cours des VI et VII° siècles marqué notamment par un rapprochement des anciennes élites romaines et des élites barbares et la conversion des barbares au catholicisme romain.
La thèse est bien exposée et argumentée. Ce petit ouvrage de vulgarisation se lit agréablement. Il a le mérite de montrer que les grandes évolutions sont beaucoup plus complexes et progressives que leur représentation n'a tendance à les résumer.