D'où vient le sentiment d'apaisement et de repos qui naît à l'écoute silencieuse du livre de Pascal Quignard? De ce que les âmes et les choses vivent dans la plénitude, en elles-mêmes et par elles-mêmes. De ce que, précisément, aucun lien de cause à effet, aucun "parce que" n'encombre le cours de leur existence. De natura rerum: sous la plume merveilleuse et émerveillée du romancier, le réel semble rendu à sa pureté originelle, débroussaillé de toute raison. Ni vers le dépouillement, ni vers la profusion: les personnages et la nature touchent au mystère de la juste mesure.
"Les nuages se déchirent silencieusement les uns après les autres laissant passer de plus en plus de lumière.
Et cette lumière inonde la lande."
Claire a été dans une autre vie épouse, mère de deux enfants et traductrice. Sur la côte sauvage de Bretagne où elle décide de rester - sans raison -, elle se fond si bien dans le paysage qu'elle devient elle-même une part des sentiers, des rivages et des hauteurs rocheuses qu'elle parcourt à toute heure. Dans la transparence de l'air, les coeurs touchent à la vérité naturelle de leur être. Dès lors, dépossédés de tout lien familial ou social factice, surgissent dans leur beauté nue et irraisonnée les solidarités mystérieuses, ces affinités électives qui unissent Claire à son jeune frère Paul, qui l'unissent au professeur de musique de l'enfance - sa mère d'adoption -, ou qui l'attachent éperdument à son premier amour. Les sentiments n'ont pas plus de raison que le flux des marées: comme tout ce qui s'offre au regard sur la côte sauvage, ils s'imposent avec une netteté qui rend caduque la quête d'un sens. De même que l'aveuglement de la beauté des choses interdit à l'écriture l'artifice des comparaisons et des métaphores. Tout n'est que surgissement. Le dieu des landes, s'il en est un, est le temps - le temps qui passe ou le temps qu'il fait...
Dans ce roman atmosphérique, les voix s'entrelacent autour de Claire. Celles, entre autres, de Paul et de son amant, le prêtre Jean, tous deux mystérieusement soudés par l'amour des hommes, et fascinés par l'indéfectible fidélité de la femme à son amour perdu. Les voix de tous ceux qui auront été témoins de la patiente dépossession ou du patient "éclairement" de Claire. Toutes pourtant font entendre une musique égale, indifférenciée. Le rythme des phrases ignore la brisure. Les temps des verbes s'enlacent, présent, passé, les destins sont éternisés comme dans un conte.
Le roman est une épure, un paysage où le regard ne s'arrête qu'à l'essentiel: les nuages au ciel, les roches granitiques, les vagues...
A lire dans un train qui longe un vertige de falaises, traverse les landes et la bruyère; sur une plage silencieuse, avant ou après l'été, ou dans le calme et la lumière d'un appartement aux murs blancs: d'une beauté ineffable, un livre qui éclaire, à mettre en harmonie avec le lieu où il sera lu.