Ce livre tente de dresser un tableau de certains aspects de ce que Taylor appelle "l'identité moderne". Il entend par là notre compréhension actuelle de ce que doit être un agent humain, une personne, ou d'un moi ("self").
Dans la première partie, Taylor essaie de montrer ce qu'il pense que ce genre d'étude implique. Il soutient que la compréhension de notre propre agentivité, qui varie à travers l'histoire, est étroitement liée à la compréhension de notre situation morale et spirituelle, et de notre existence sociale. Un rôle crucial est joué en cela par une compréhension à plusieurs niveaux du bien. Taylor montre aussi dans cette partie que ce lien demeure au-delà de l'horizon de la philosophie morale analytique contemporaine.
Le corps principal de l'ouvrage vient dans les quatre parties suivantes. Ce c½ur de l'ouvrage tente de retracer le développement historique des facettes que Taylor veux examiner. Il commence (dans la partie II) par retracer les lointaines sources de la conception de l'intériorité propre à l'Occident moderne : la conviction d'Augustin que l'intériorité constituait une voie de contact au divin. Ces sources ont été transformées à la fin de la Renaissance, dans deux directions différentes. Certains (dont Descartes et Locke) l'ont réinterprété afin de souligner l'importance de la maîtrise de soi. Et donc en accordant une importance primordiale à l'autonomie. D'autres (depuis Montaigne) l'ont plutôt réinterprété afin d'accentuer l'exploration de soi, de l'authenticité. Et donc en accordant une importance primordiale à l'authenticité. Ce dernier courant a été prolongé et accentué via les inventions de l'expressivité romantique.
Ce volet a été tissé dans un autre, que Taylor décrit (dans la partie III) comme l'affirmation de la "vie ordinaire", c'est-à-dire la vie de travail et la famille, ou de la production et la reproduction. Il montre comment une poussée cruciale dans la culture occidentale moderne est issue d'une révolution dans la morale et la pensée spirituelle qui place le centre de gravité de notre existence dans la vie ordinaire. Les hauteurs de l'excellence morale ne sont plus considérées comme se trouvant dans certains soi-disant "supérieure" des activités (vie de contemplation, de guerrier ou de citoyen). La vie ordinaire n'est plus considérée comme une simple nécessité, visant à permettre d'atteindre ces paliers supérieurs. Elle est considérée en elle-même comme une forme d'excellence morale. Ce renversement des valeurs commence avec la Réforme, mais se poursuit et se ramifie dans des modes laïques - dont le marxisme.
Taylor trace ensuite (dans la partie IV) la révolution "expressiviste", qu'il considère comme la construction qui s'élabore à partir de la rencontre des deux changements précédents: l'élaboration d'une conception du pouvoir de l'imagination créatrice (à partir de la notion d'intériorité) et une compréhension de la nature comme une source morale (à partir de l'affirmation de la vie ordinaire). Le but de l'auto-exploration s'affirme désormais sur un horizon d'attente herdérien, sur l'idée que chaque individu a sa propre façon d'être de l'homme, et doit être fidèle à ce mode d'origine. Elle implique par là un idéal d'authenticité.
Dans la dernière partie, Taylor tente d'aborder différents aspects de la culture du XIXe siècle et du XXe siècle à la lumière des volets plus ou moins ramifiés entre eux présentés dans le c½ur de l'ouvrage. Dans un court chapitre de conclusion, il aborde quelques-unes des questions rencontrées par la société moderne occidentale que ce portrait nous permet de mieux saisir.
***
Aux lecteurs intimidés par l'ampleur du livre, je ne peux que conseiller un autre livre de Taylor,
Le Malaise de la modernité. Les principales questions des "Sources" y sont traitées d'une manière beaucoup plus ramassée. La discussion des lacunes de la philosophie éthique analytique, de même que la discussion proprement historique, en sont absentes.
À ceux qui ont le temps requis et le goût de le lire, toutefois, je recommande chaudement les "Sources". Taylor y propose un exercice fascinant qui enfourche plusieurs disciplines. Est-ce un ouvrage de philosophie, d'histoire des idées, d'histoire culturelle ? On se cassera les dents sur cette question. L'enquête, si elle porte sur des matériaux historiques, n'est pas qu'historique puisqu'elle vise aussi à nous fournir une meilleure compréhension de la nature de nos interrogations morales actuelles. Prendre connaissance de l'historicité de notre conception de l'individu permet de prendre un certain recul sur cette conception qui est tellement nôtre que nous ne la voyons plus. Par la comparaison qu'elle opère avec des modes de penser et de sentir désormais passés, l'enquête de Taylor permet donc, pour parler comme Edward E. Evans-Pritchard, de voir notre propre société dans une perspective plus juste. En cela, le livre ressemble aux ouvrages de Louis Dumont sur l'individualisme démocratique tel qu'il se manifeste dans la naissance de la science économique (
Homo aequalis : Tome 1, Genèse et épanouissement de l'idéologie économique) et dans le préromantisme artistique ("Homo aequalis, II. L'idéologie allemande").