Une étendue désertique sur laquelle errent des tribus nomades et que constellent quelques cités-états aux dimensions gigantesques : tel est le décor des Tours de Samarante, un roman de science-fiction signé Norbert Merjagnan. Un décor qui m'a évoqué à plusieurs reprises (surtout au début du roman, tant qu'Oshagan le guerrier n'a pas encore gagné Samarante) celui de
Dark Sun Campaign Setting, un décor de campagne pour le jeu de rôles Donjons & Dragons récemment remis au goût du jour par Wizards of the Coast et dont l'existence doit beaucoup à l'artiste Gerald Brom. Brom que Merjagnan évoque d'ailleurs dans un entretien sur le site du Cafard Cosmique ; comme quoi...
Trois destins se mêlent dans "les Tours de Samarante". D'abord celui d'Oshagan, l'excellent guerrier nomade qui n'est pas né dans l'aliène, l'étendue sauvage qui enserre les Cités. Ensuite celui de Cinabre, la préfigurée, la pure création des experts en biogénétique, qui cherche pourquoi les forces de sécurité de la cité sont sur ses traces. Enfin celui de Triple A, le gamin issu de la Faille hanté depuis qu'il est tout jeune par les six Tours qui s'élèvent à Samarante. Trois destins dont Merjagnan nous conte les aventures avec un sens poussé de la narration. Les chapitres s'enchaînent efficacement et révèlent peu à peu le décor, en même temps que l'on en sait petit à petit un peu plus sur chacun des personnages et sur leur rôle. Je dois avouer que j'ai eu un peu de mal à m'intéresser à Cinabre, passé le superbe chapitre d'introduction et en dépit du passage très cyberpunk d'exploration du réseau, qui plongent bien le roman en pleine science-fiction. Le rôle de Triple A, lui, est un peu court et m'a semblé plus anecdotique : en fait un moyen bien commode d'exposer Samarante de l'intérieur. Reste que les deux premiers chapitres consacrés au personnage sont de toute beauté et ont la force d'une nouvelle. Enfin, j'ai préféré suivre la quête de vengeance d'Oshagan, parce que c'est là que l'on rencontre les éléments qui m'ont plu le plus : l'attaque de la plate-forme industrielle par les machines des Borgs, le voyage du Protor à travers l'aliène et l'arrivée sur Samarante, les quartiers abandonnés de l'Indus rongés par la Lèpre, la secte des Sculptes, et la façon de combattre du guerrier parfait : lyrique et tout en ellipse, jusqu'à l'instant fatal.
S'il est une chose qui revient souvent à propos des "Tours de Samarante", que ce soit en quatrième de couverture ou dans les critiques qui lui sont consacrées, c'est la qualité de l'écriture. Et c'est vrai que le texte est d'une beauté stylistique qui évoque un poème en prose, et que l'on sent que chaque phrase de chaque description a certainement été ciselée avec soin. Quelle est belle, la personnification de la route aux pages 104 et 105 ! Mais pourquoi des ½uvres aussi abouties stylistiquement sont-elles si rares dans les littératures de l'imaginaire que tout le monde se sente obligé de souligner la particularité des "Tours de Samarante" ? Un texte aussi travaillé, ça devrait être la norme !
Le roman de Merjagnan est-il pour autant exempt de défauts ? Non et celui que j'ai relevé me semble paradoxalement dû à la richesse stylistique, à moins que la cause ne soit à chercher du côté des choix narratifs. Le texte lui-même apparaît par moment diablement confus, rendu opaque peut-être par une ellipse au moment où on aurait préféré une explication, à moins que ce ne soit parce que la résolution d'un mystère tarde trop et fait manquer certaines clés, obnubilés que nous étions par l'attente de sa résolution. Toujours est-il que je me suis retrouvé régulièrement en cours de lecture à survoler les chapitres précédents pour essayer de recoller les morceaux de l'histoire, et que la fin m'a laissé un peu perplexe. Autant la conclusion de la ligne narrative consacrée à Oshagan m'a semblé limpide, je ne suis pas certain d'avoir bien compris le rôle que voulaient faire tenir à Cinabre ses poursuivants, ni ce qu'il advient de Triple A dans le dernier chapitre. Comme les dernières pages appellent de toute leur force "Une suite !", le manque d'explications est peut-être fortuit ? En tout cas, l'impression sous-jacente de lire un texte dont l'auteur n'a pas donné toutes les clés persiste jusqu'à la fin.
Il n'en reste pas moins un chouette roman de science-fiction, écrit d'une plume qui fait plaisir, et qui mérite d'être lu et relu.