Ces six CD proposent un panorama musical de la période pré-grégorienne à la Renaissance, mais aussi de Byzance à l'Angleterre, et de la Péninsule Ibérique Mozarabe et Chrétienne à l'Allemagne. On notera tout de suite que la tradition slavonne est totalement absente et la chrétienté orthodoxe parfaitement ignorée, ou presque. Ces CD insistent sur le fait que le chant grégorien est dérivé de la musique du Moyen Orient et mozarabe, donc d'une influence qui à partir du 7ème siècle est islamique. Mais étrangement ces CD sont muets sur la tradition hébraïque pourtant fortement liée à la chrétienté naissante qui en est issue, et au-delà sur les traditions sumériennes et indo-iraniennes dont toute la musique du Moyen Orient, de l'Islam et de l'Europe est issue. De la même façon l'absence de détails sur les tons grégoriens fait que les CD ignorent qu'ils sont construits sur la gamme grecque « réduite » doublée et donc sur une gamme de dix degrés au lieu de cinq pour les Grecs. Ici à nouveau ces CD ne signalent pas que le chant grégorien était d'abord et avant tout une pratique monastique ou conventuelle. Du côtés des moines les tons hauts étaient tenus par des enfants ou de jeunes adolescents, alors que du côté des religieuses les tons bas ne pouvaient pas être honorés, du fait de la stricte séparation des sexes. On remarquera d'ailleurs que ces CD ignorent totalement la musique des femmes et en premier lieu Hildegarde von Bingen. L'apparition du chant grégorien montre bien comment se développe une monophonie et que si plusieurs tons sont utilisés en même temps par plusieurs voix, les lignes mélodiques sont absolument parallèles. On cultive l'unisson. La polyphonie dérive de là mais suivant différentes hypothèses. L'art roman était en parfait accord avec l'unisson grégorien. Pérégrination collective de la congrégation unie des fidèles vers la lumière de dieu dans le chaeur oriental tourné vers le soleil levant. Le roman breton produit une polyphonie introspective où chacun recherche en lui à entrer en contact avec dieu dans son âme, parcelle divine de l'homme. Cela est en partie gnostique. L'art gothique par contre qui est fondé sur l'élévation que ce soit avec son architecture ou sa polyphonie élève chaque fidèle vers la lumière de dieu dans le ciel. La solution anglaise est celle du chant choral, architecture subtile des diverses voix différenciées et contrastées. Il manque là encore la tradition slave et orthodoxe. La liaison entre le « projet » religieux ou théologique des périodes médiévales successives du roman au gothique et au normand-tudor anglais n'est pas posée et cela rend la transition à la Renaissance artificielle, sans il est vrai parler de rupture véritablement. L'Ars Nova permet d'étudier cette transition. L'Art de la renaissance est directement issu de l'art du Moyen Age par une innovation qui permet de passer de l'unisson grégorien à la mise en contraste et à l'architecture vocale et instrumentale (cette dernière totalement inexistante avant) des voix et des instruments. On passe d'ailleurs des tons aux voix. Mais c'est là ne pas intégrer l'approche d'Umberto Eco - et c'est bien dommage. On passe d'une vision de la beauté comme divine et donc la musique ne peut que refléter la beauté divine de la création qui est une et contient le bien et le mal en un équilibre unitaire absolu. D'où le culte de l'unisson qui reflète cette unité de la création divine, de l'intention divine et de la congrégation qui avance unie vers la vérité divine. On arrive avec la polyphonie à une démarche qui mène à la Renaissance quand les voix sont contrastées, opposées, construites dans leurs différences. La beauté n'est plus une et divine. Elle est devenue esthétique et peut être multiple. Il n'en reste pas moins que ces six CD propose un panorama complet de cette longue période de dix siècles, même si les explications et détails sont négligés au profit de simples descriptions formelles des pièces musicales.
Dr Jacques COULARDEAU, Université Paris Dauphine, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne & Université Versailles Saint Quentin en Yvelines