La production des trois auteurs tragiques de la Grèce antique couvre à peu près tout le Vème siècle avant JC, dit aussi "siècle de Périclès", lequel vit l'apogée de la puissance et du rayonnement culturel d'Athènes. Des différences d'âge non-négligeables existent entre les trois : Eschyle meurt à peu près au moment où Euripide entame sa carrière, tandis que Sophocle se trouva en concurrence avec les deux.
Il existait certainement d'autres auteurs tragiques, mais leurs oeuvres ont été perdues. Il ne nous est d'ailleurs parvenu qu'une faible fraction de l'oeuvre d'Eschyle, Sophocle et Euripide : sept pièces du premier, sept du deuxième plus une huitième dont il manque la moitié, dix-neuf pour le troisième, sur près d'une centaine d'oeuvres pour chacun d'eux.
Les pièces des trois auteurs tragiques sont presque exclusivement tirées de la mythologie (une seule pièce historique nous est parvenue, Les Perses d'Eschyle). La guerre de Troie, la légende des Atrides et celle des Labdacides (la famille d'Oedipe) sont les principales sources d'inspiration. Il est intéressant de remarquer que, comme il s'agissait de mythes extrêmement connus, les spectateurs savaient d'entrée de jeu ce qui allait se passer ! L'élément de surprise et le suspense, si importants dans la littérature moderne, n'existaient pratiquement pas dans ces tragédies. La marge de manoeuvre des auteurs s'exprimait essentiellement sur les détails et les points de vue adoptés, mais pas sur le fond de l'histoire.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, les tragédies grecques ne se terminent pas toujours mal. Mais il n'y en a pas sans émotions fortes et violentes.
Les tragédies grecques étaient jouées par un nombre très limité d'acteurs (deux à partir d'Eschyle, trois à partir de Sophocle) qui incarnaient successivement plusieurs personnages et par un choeur d'une quinzaine de personnes, dirigé par un chef qu'on appelle le coryphée. Le choeur, qui représente très souvent des vieillards ou des femmes, se cantonne généralement à un rôle très passif, faisant des commentaires sans intervenir (il y a des pièces qui font exceptions).
Les tragédies étaient généralement arrangées en trilogies, auxquelles venait s'ajouter un drame satyrique. Il ne nous reste qu'une seule trilogie complète (l'Orestie d'Eschyle) et deux drames satyriques (Le Cyclope d'Euripide et Les Limiers de Sophocle, qui est incomplet), ce qui n'aide pas le lecteur moderne à comprendre comment ces pièces étaient présentées au spectateur antique.
Penchons-nous sur le contenu même des tragédies grecques. Qu'est-ce qui anime leurs personnages, au juste ? Ce sont très souvent des émotions négatives : l'orgueil, la colère, la soif de pouvoir, la paranoïa, la vengeance. Cette dernière est un motif extrêmement récurrent et elle épargne rarement l'innocent (les enfants, notamment, ont une malheureuse tendance à expier les fautes de leurs parents). Les personnages sont parfois d'une cruauté d'autant plus stupéfiante qu'elle leur semble tout à fait normale et justifiée.
N'exagérons pas pour autant : les personnages des tragédies sont aussi animés (heureusement) par des émotions plus nobles : le désir de liberté, la défense de la justice, l'amitié, le sacrifice (d'autant plus poignant que l'au-delà chez les Grecs n'avait absolument rien d'un paradis), les sentiments familiaux... A noter également quelques références aux idéaux démocratiques d'Athènes.
L'amour est rarement présent dans les tragédies grecques, en un contraste majeur avec la littérature des... hmm... huit ou neuf derniers siècles. L'amour en tant que passion est de plus présenté de façon essentiellement négative. Dans toutes les tragédies grecques, il ne doit pas y avoir un seul personnage plus honni qu'Hélène, à qui on fait porter toute la responsabilité de la guerre de Troie. Aphrodite n'est pas la déesse désirable et sensuelle qu'un individu moderne imaginerait : c'est une divinité capricieuse et redoutable, qui sème le désastre en embrasant les coeurs.
Le style est bien entendu très grandiloquent. La tragédie grecque ne se caractérise pas par un jeu modéré, ni par un usage subtil du non-dit (le fait que les acteurs portaient de lourds masques ne l'aurait bien entendu guère facilité). Les personnages déversent un torrent d'hyperboles, d'apostrophes, de prières, de louanges et de lamentations. Ces tirades sont très fortes et marquantes, mais le style chargé peut finir par fatiguer un peu le lecteur moderne s'il lit beaucoup de ces tragédies à la suite.
La culture des Athéniens de l'Antiquité était extraordinairement avancée et son apport est l'une des principales racines de notre civilisation occidentale. Il y a cependant deux points importants sur lesquels ils sont aux antipodes de la morale moderne : leur usage extensif de l'esclavage et la place qu'ils réservaient aux femmes.
Sur le premier point, les tragédies n'apportent pas grand-chose d'intéressant. Les pièces comprennent souvent des esclaves, mais ils se bornent généralement à rapporter le récit d'événements ou à accomplir la volonté de leurs maîtres. Les personnages réduits en esclavage suite à un malheur (les femmes de Troie, par exemple) ont plus de personnalité, mais se bornent généralement à se lamenter sur leurs malheurs, sans manifester aucune révolte contre leurs maîtres. Bref, on ne trouve dans ces tragédies aucune réflexion sur l'esclavage.
Le sujet des femmes est plus intéressant. On trouve, à vrai dire, un nombre assez énorme de réflexions sexistes dans la bouches des personnages (hommes ou femmes) des tragédies grecques. Mais on ne peut pas être certain pour autant que les auteurs partageaient totalement ces opinions. Il est intéressant de noter que les personnages féminins sont aussi nombreux que les personnages masculins, que beaucoup d'entre eux sont très marquants (Electre, Antigone, Médée, Clytemnestre...) et qu'ils ne sont pas, en moyenne, plus négatifs. La réflexion sur la condition féminine n'est pas très avancée pour autant, même si on en retrouve une ébauche dans Médée d'Euripide.
Le rôle des dieux est très variable. Ils sont rarement des personnages majeurs, mais ils sont souvent à l'origine des actions des mortels ou des situations dans lesquelles ils se retrouvent. Dans d'autres pièces, ils brillent par leur absence cruelle. Euripide introduit une certaine contestation des dieux tels qu'ils sont décrits dans les mythes traditionnels : comme d'autres, à l'époque, il rechignait à accepter les caprices, les fantaisies et les crimes que les légendes prêtaient aux dieux.
L'importance de l'apport d'Eschyle, Euripide et Sophocle à la littérature occidentale est bien entendu capital. Elle se vérifie parfois de façon directe, notamment dans les tragédies de l'époque classique mais aussi dans les reprises plus modernes de Sartre, Anouilh, Giraudoux et d'autres. De façon plus générale, ces tragédies exposaient bien des thèmes appelés à connaître un riche avenir (notamment la fragilité de l'existence humaine et l'importance de la mesure).