Façons d'écrire, façons de penser L'écriture et le contexte psychique
Certes il y a une différence radicale entre la fréquentation des vivants et celle des morts. Le dialogue entre vivants a lieu par questions et réponses, à partir d'une force de liberté qui permet à chacun de ramener l'autre à soi. Mais le commerce avec les morts a quelque analogie avec cela. Je les fais vivants, pour ainsi dire, dans le dialogue.
KARL JASPERS.
L'intime cohésion qui unit les choses du monde aux choses du langage s'installe dans l'esprit de l'enfant qui apprend à parler alors que l'expérience de son moi n'est point encore aboutie et que la notion du temps lui demeure étrangère - mais si cette étape n'a pas lieu, comme dans certaine maladie mentale, son manque transforme les mots en étiquettes vides, les paroles en bruit, laissant place au silence et à la violence. En sa première forme, la cohésion fusionnelle entre les mots de la langue maternelle et les êtres, les choses, les états, les relations, constitue une nécessité psychique qui fait de nous des êtres parlants : nous existons selon notre nom propre, nos relations de parenté et leur terme - maman, bébé, papa, soeur -, puis selon nos titres sociaux, professeur, épouse, président. Adultes, nous avons beau savoir que ces mots ne sont que des mots, qu'ils ont une autre forme sonore dans d'autres langues, que le poids de nos vies ne tient pas à eux mais aux rapports humains qu'ils nomment, quelque chose d'archaïque en nous reste attaché à l'identité entre les mots et les choses, un vieux noyau magmatique, qui réduit à sa plus simple expression l'identité, le rapport entre les mots et les choses. Or l'écriture rend la langue visible. En ce principe, toutes les écritures se ressemblent. Et pourtant elles n'agissent pas de la même façon. Les unes font des petits dessins : un mouton pour dire «mouton», les autres gravent des syllabes, tou, mon, d'autres évoquent des sons élémentaires, les phonèmes, qu'ils soient perçus par l'ouïe comme a, u, e, ou dépourvus d'autonomie sonore comme : k, d, m... Toutes rendent visibles des mots, ou des syllabes, ou encore des phonèmes - parfois des mots, des syllabes et des phonèmes -, des choses de la langue jusque-là seulement audible et prononçable. Mon propos revient à montrer que des écritures différentes instaurent un rapport différent entre les choses du monde et les choses du langage, ce que j'appelle le contexte. Ainsi le déploiement de l'écriture dans la région du monde qui nous concerne revient à dire un mouvement de décontextualisation progressive, qui va des signes protoélamites et sumériens pour un mot à la division syllabique que préférèrent les Akkadiens, de l'alphabet consonantique sémitique à l'alphabet grec. Autrement dit, à partir de l'union entre le signe, le langage et le monde que réalise le premier univers cunéiforme, en passant par l'énigme du mot - dans les alphabets consonantiques, puis par l'illusion sonore de l'alphabet grec, l'écriture s'est lentement introduite dans le contexte et l'a entamé, pointant la distance qui sépare les choses du langage des choses du monde. Cette distanciation paraît comme diversement réalisée par les différentes sociétés graphiques, ce qui constitue de leur part une orientation, voire un choix. Les sociétés consistent en de puissantes machines à faire des hommes et à créer des caractères : elles ne les fabriquent pas au hasard. Si l'on ne sait pas vraiment comment elles s'y prennent, il est clair que les échanges de parole dans la ou les langues, les formulations, les silences, les répons et les signes d'écriture - leurs apprentissage, usage, symbolique, leurs prescriptions et proscriptions - y jouent un rôle majeur. Grâce au langage, sociétés et civilisations inscrivent chaque membre dans le groupe, qui écoute, parle puis écrit, à qui paroles et écrits se trouvent adressés. Par ses réponses et ses créations, au lieu commun du sens mobile, chacun d'eux fera vivre, changer et chanter une langue humaine.
La distanciation instaurée par les signes d'écriture en vint, avec l'alphabet grec complet, à rendre visible le fait que sont presque séparées les choses du langage et les choses du monde. Presque ! Car le fil qui relie les langues, les signes d'écriture et le corps des vivants ne s'est point rompu.
Façons d'écrire. L'aventure graphique en Mésopotamie
Les premières écritures virent le jour entre 3300 et 3100 avant notre ère à Uruk dans le sud de l'Iraq, le pays de Sumer, et à peu près en même temps ou un peu plus tard à Suse, dans le sud-ouest de l'Iran. Tout d'un coup, à Uruk, dans un vaste contexte de gestion économique et comptable, puisque «la grande majorité des 5 000 documents écrits de la phase archaïque de l'écriture concerne exclusivement des procédures administratives», des locuteurs d'au moins une langue se trouvèrent face à un problème effrayant : comment faire pour écrire des variétés de nombres et des centaines de mots ? Le mode graphique que les premiers scribes mirent en place, qui connut des transformations et des adaptations, des simplifications et des alourdissements, devint au cours du IIIe millénaire avant notre ère ce que nous appelons l'écriture cunéiforme, «en forme de clous», qu'empruntèrent les locuteurs des langues akkadienne, hourrite et ourartéenne de Mésopotamie et d'Arménie, les Hittites d'Asie Mineure, qui les premiers écrivirent une langue de la famille indo-européenne, les Élamites d'Iran dont nous parlerons plus loin. Elle dura trois mille ans.
Dans les pages qui suivent, nous n'allons pas traiter de l'invention de l'écriture, que nous découvrirons au chapitre II, mais de sa naissance et de son déploiement. Il convient en effet, dès lors que l'on considère les signes, leurs sens et leur histoire, de distinguer - si la documentation le permet - invention et naissance. L'invention, «action de trouver, de découvrir», dénote que l'inventeur ou le découvreur d'une quelconque nouveauté, d'un trésor par exemple, ne connaît pas totalement ce qu'il invente. Une invention sémiologique, faite dans le cours du temps qui passe sur le terrain fluctuant de la vie sociale et de ses besoins, dont l'importance et l'avenir sont inconnus, constitue un noyau temporel, mental et technique qui livre certains aspects fondamentaux du régime sémiologique en cours d'émergence. L'invention est un moment crucial.