Sans enlever leurs mérites à quelques autres personnalités intéressantes, on peut dire que les deux grandes figures du cinéma canadien sont David Cronenberg et Atom Egoyan, celui-ci ayant commencé quelques années après son aîné, dans les années 80. Ces deux cinéastes, quels que soient les mérites qu'on veuille bien leur reconnaître et la façon dont appréhende telle ou telle de leurs oeuvres, me semblent bien être deux figures majeures du cinéma mondial.
Il est hors de question de couvrir ici tout le terrain, cela excèderait de loin la place impartie pour ce genre de commentaire. Levons toutefois quelques doutes, tout d'abord sur le contenu du coffret. Celui-ci comprend tous les films d'Egoyan des années 80 et 90 et va jusqu'en 2002, en sautant un de ses meilleurs films,
Le Voyage de Félicia (1999):
- Next of Kin (1984)
- Family Viewing (1987)
- Speaking Parts (1989)
- The Adjuster (1991)
- Calendar (1993)
- Exotica (1994)
- The Sweet Hereafter / De Beaux Lendemains (1997)
- Ararat (2002)
Il y a un avant et un après Exotica. Ce film, dont le succès a en partie reposé sur un malentendu en Amérique du Nord - affiche, photos et bande-annonce 'suggestives' - est il est vrai le moment où la forme et les thèmes qu'il travaillait depuis ses premiers films se sont cristallisés dans une construction complexe et productive. Dès son premier film, Next of Kin, et dans tous les suivants, en particulier dans son premier grand film, The Adjuster, on trouve ce qui fera d'Exotica ou des Beaux Lendemains ses chefs-d'oeuvre. Rapport aux autres et à la famille, direct ou médié - Egoyan ayant suivi les technologies, de la photo et la vidéo à internet, dans
Adoration - et donc rapport aux images, difficulté à exprimer ses émotions et à échanger, ritualisation de ses sentiments, tout se résume peut-être pour le metteur en scène à la fascination qu'il dit avoir pour "des films où des personnages sont soumis à une série de comportements rituels dont ils ne saisissent pas vraiment le sens". Mais ces constructions de plus en plus savantes, pour paraphraser le critique Philippe Rouyer et afin d'éviter les malentendus sur ce cinéaste qu'on croit cérébral, sont chez Egoyan toujours mises au service de l'émotion.
Il s'agit sans doute d'un cinéaste intelligent, qui réfléchit beaucoup à la forme et au sens de ses images, qui recherche l'élégance autant que l'expressivité, mais à mon sens pas d'un cinéaste cérébral. Il suffit de voir les personnages se débattre et souffrir - mais sans épanchements excessifs, il est vrai - dans Exotica et De Beaux Lendemains pour s'en persuader. Ces films exigent bien du spectateur une participation active et une attention de tous les instants, mais ils en sont récompensés. De Beaux Lendemains, tiré du très remarquable
roman de Russell Banks, est à mon avis une des adaptations les plus réussies au cinéma d'une oeuvre littéraire, peut-être la plus réussie des vingt dernières années. La construction de Banks, polyphonie faulknérienne à quatre voix, ne pouvant être rendue, la construction labyrinthique 'à la Egoyan' qui lui a été substituée permet de découvrir et d'enrichir petit à petit la compréhension mais aussi l'ambivalence des situations et des personnages. Du grand art.
Autre grande caractéristique des films d'Egoyan, leur atmosphère, aussi bien visuelle que sonore. La première grande réussite est là aussi The Adjuster, où la 'famille' en cinéma d'Egoyan donne toute sa mesure: Paul Sarossy à la photo, Mychael Danna à la musique, et bien sûr des acteurs récurrents, à commencer par sa compagne, Arsinée Khanjian, ou Elias Koteas. Ses premiers films sont mieux que des brouillons et ont déjà tout mis en place, mais c'est bien à partir de The Adjuster qu'Egoyan et ses collaborateurs artistiques arrivent à produire une forme toujours signifiante, souvent fascinante, entêtante comme la musique de Danna.
Un mot sur Ararat. Film très peu vu, à mon avis assez incompris. Certes, il a des défauts, et montre les limites de l'intelligence de cinéaste d'Egoyan, mais il reste un film passionnant à maints égards. Disons qu'Egoyan a voulu avoir le beurre et l'argent du beurre, en représentant dans certains passages des aspects du génocide arménien tout en le faisant par le biais d'un cinéaste voulant bien faire mais qui ne lui ressemble en rien. Ces passages lourds et didactiques ne sont donc pas à proprement parler d'Egoyan, mais bien le génocide vu par son personnage de cinéaste. Son film est partout ailleurs, dans le questionnement sur la possibilité de la transmission, la réconciliation avec son passé, sa culture, les siens. Mais à trop vouloir jouer sur plusieurs niveaux de représentation, Egoyan s'exposait à ne pas être suivi, encore moins compris. Reste des passages magnifiques et un questionnement qui est lui central dans son cinéma et à mon avis d'un très grand intérêt.
Parlons du coffret ARP, tout simplement indigent. Les copies n'ont fait l'objet d'aucune restauration que ce soit. Les premiers films ont droit à des copies médiocres, celles-ci provenant directement du coffret nord-américain, sans aucun travail supplémentaire. Exotica a droit à une copie moyenne. De Beaux Lendemains et Ararat sont un cran au-dessus, mais cela reste en-deçà de ce que l'on est en droit d'attendre d'un coffret couvrant presque toute la carrière d'un cinéaste majeur. Pratiquement aucun bonus à se mettre sous la dent, ou pas sous-titré; pas de livret, pas même l'entretien avec Egoyan et Banks fourni dans l'édition séparée de
De beaux lendemains. Le bilan est des plus sinistres. Faut-il pour autant se priver de ce coffret? Ma réponse est non, car il ne faut pas s'attendre à ce qu'on lui substitue un coffret de bien meilleure qualité, ne rêvons pas. Egoyan méritait mieux, mais ses films sont indispensables et ce sont eux qui doivent vous décider d'acquérir cet objet imparfait.
Et après? D'aucuns trouvent qu'Egoyan est fini. Mais certains le disaient déjà au moment du
Voyage de Félicia, à mon sens un très grand film. Quels que soient leurs défauts, aucun de ses films récents n'est dépourvu d'intérêt, qu'il s'agisse de
La Vérite Nue ou d'
Adoration (voir mon commentaire), voire de
Chloé, qui a de véritables beautés de mise en scène et réussit à transcender un sujet peu passionnant. Un cinéaste qu'il ne faut pas enterrer, surtout pas au motif qu'il serait aujourd'hui peu en phase avec son époque (ce que disent certains critiques peu avisés). C'est souvent de ces artistes-là que viennent les véritables surprises, eux qui nous rafraîchissent le regard.