Á la toute fin du disque, il y a cette ballade,
« The Highway », où l’on peut dénicher l’inspiration à fort taux d’alcoolémie des Pogues (harmonica et guitares acoustiques séminales) : si tout ce qui précède n’a pas suffi, ce refrain démontre que Rancid conserve dans sa substantifique moelle sa nature de petites frappes généreuses, ce qui, en ces temps aléatoires, constitue plutôt une bonne nouvelle.
Septième opus donc du groupe d’Albany (Californie),
Let the Dominoes Fall met un terme à six années de silence en studio, et intègre à part entière le batteur Branden Steinekert au sein du combo. Ces deux éléments sont les seuls à pouvoir laisser penser à une quelconque mutation de l’un des chefs de file de la scène punk américaine, garant d’un son étonnamment clair dans le registre. En fait, ces garçons (bien braves avec dix-neuf chansons en à peine plus de quarante minutes) restent soit nerveux, soit carrément en colère, soit fidèles à des racines mêlant électricité du binaire et déhanchement caraïbéen, soit les trois à la fois. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître dans le contexte, Rancid agit comme une unité démocratique, riche de compositions collectives, et d’un partage équitable du chant en leader (ce qui ne s’avère pas forcément judicieux, tant Tim Armstrong plane de ce point de vue au-dessus du lot).
Les quatre premières chansons de l’album, enchaînées comme à la douce époque des sixties, ont en fait toutes les vertus d’un manifeste à multiples facettes :
« East Bay Night » surfe sans vergogne sur la nostalgie de leurs débuts, et l’attachement à l’état qui les a vus grandir. En à peine plus d’une minute,
« This Place » révèle que le message politique des Clash ne s’est pas dissous dans l’éther,
« Up to No Good » renvoie aux temps bénis des Specials (dont on retrouve plus loin l’influence manifeste dans
« I Ain’t Worried »), et autres boute-feus du ska, alors que
« Last One to Die » - choisi comme premier single - offre le romantisme d’un refrain à reprendre en chœur, et en nombre.
Mais le registre du groupe n’est pas univoque : le chant matois de
« Skull City » n’est pas sans évoquer les Rolling Stones (et les glissandi de guitare feront assurément dresser l’oreille de Keith Richards), alors que la parenthèse acoustique et country de
« Civilian Ways » et sa mandoline mélancolique, intervient à propos comme une aération bienvenue dans ce maelström d’urgence. Á l’heure même où on lui reproche de ne faire que ressasser des recettes bien apprises, Rancid, a contrario, explicite dans
Let…, et avec toute l’énergie nécessaire, que le punk n’est pas qu’une étiquette supplémentaire, utile dans le négoce des t.shirts, mais bien un art de vivre, et une manière d’envisager l’existence, et les rapports humains : il ne saurait être pénalisé de se retrouver, de ce point de vue, en adéquation avec des millions d’auditeurs. Et la performance leur revient de façon pleine et entière.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story