Toute virtuosité mise à part, ces "Variations Eroica" font partie des pièces les plus inventives, les plus prophétiques, mais avant tout les plus audacieuses écrites pour le clavier.
Celles qui voient le plus loin, parsqu'échappant à tout dogme, à toute école, si ce n'est celle de la liberté créatrice.
On reste stupéfait de l'inénarrable "13°" qui semble déjà annoncer les expérimentations déjantées d'un John cage.
Le thème fondamental, que Beethoven utilise aussi dans son ballet "Les créatures de Prométhée" et dans le finale de la symphonie "Héroïque", est sujet à de multiples transformations qui défient les limites de l'imagination, de la fantaisie, souvent avec un humour déconcertant.
Pour les saisir dans toute leur dimension aphoristique, il faut un pianiste qui en accepte les outrances. Soit en les soulignant, soit en déjouant leur chausse-trapes.
Le style anti-romantique d'Alfred Brendel joue les pince-sans-rire et s'amuse pudiquement à parangonner ce discours chaotique : l'on sait bien que l'ironie n'est jamais aussi surprenante que quand elle s'entoure du plus grand sérieux.
L'instrument d'une singulière puissance, notamment dans les premières octaves galbées par une main gauche très sûre, exprime toute la véhémence de cet opus parmi les plus insolents de tout le répertoire.
Armé de la même politesse, le reste du programme me convainc beaucoup moins.
Les mains ne s'abandonnent pas assez dans les "Bagatelles", qui briguent un trop grand sérieux et rechignent à se décorseter.
Tandis que l'on attendrait un jeu plus rhapsodique dans les "Ecossaises".
Ici, l'interprétation demeure d'une tenue irréprochable, mais s'enserre dans une trop grande contention à mon goût.