La prestigieuse collection La Pléiade a publié, il y a quelques mois, sous la direction d'Henri Godard, un florilège de lettres de Céline, salué comme un événement éditorial. Rendus suspicieux par la lecture des critiques de la presse écrite, qui se contente le plus souvent de décalquer la préface d'Henri Godard, consternés à juste titre par l'indigence des commentaires de lecteurs, vous avez été nombreux à vous tourner vers le recours ultime, Shuffle Master, afin d'obtenir un avis autorisé et définitif sur cette publication. Le voici, ordonné selon des critères socio-professionnels qui éviteront à tout le monde de perdre son temps.
I. Hommes sans aucun diplôme, ouvriers agricoles, musiciens de hard rock, artisans, chauffeurs de taxi.... : Première précaution à prendre ; il n'est absolument pas question ici de Céline Dion, attention à la confusion. Ensuite, réfléchissez (à jeun, de préférence) ; avez-vous vraiment besoin d'un livre chez vous, qui plus est dans La Pléiade ? S'il ne s'agit que d'épater vos collègues de travail, un simple Marc Lévy en édition poche suffira largement. Pour augmenter l'effet produit, n'oubliez pas de corner quelques pages et de souligner quelques passages au crayon. Le présent avis ne concerne pas les femmes qui ont autre chose à faire que de lire.
II. Hommes/Femmes classe moyenne inférieure niveau bac (petits commerçants et employés, fonctionnaires de catégorie C...). Soyez lucides : vous n'êtes jamais arrivé à finir Le Voyage, ce n'est pas pour vous échiner sur les 2034 pages de l'ouvrage. Vous voulez absolument avoir un volume de la collection ? Tapez dans le classique, sans surprise et indémodable : Zola, Flaubert, le choix ne manque pas.
III. Hommes/Femmes classe moyenne moyenne (domaine des services, fonctionnaires de catégorie A et B....) niveau bac + 2 ou plus. Avec ce qui va vous tomber dessus à la rentrée, augmentations diverses, suppression des aides...etc., vous pouvez vous dispenser de dépenser 60 euros.
IV. Hommes/Femmes classe moyenne supérieure, classes supérieures (professions libérales, chefs d'entreprise, salariés de grands groupes), niveau bac + 5, grandes écoles, et/où carnet d'adresses bien rempli. Quand il ne s'agit pas des cours de la Bourse ou d'ouvrages de management, la lecture est une perte de temps et le profit attendu n'est envisageable qu'à très long terme. Continuez à privilégier les manifestations ou achats culturels qui demandent moins d'investissement personnel et qui peuvent vous faire rencontrer du monde (vernissages notamment).
Bien. De ceux qui restent, il fait maintenant retrancher tous les gens de gauche, pour qui Céline n'est qu'un immonde écrivaillon antisémite qui n'a pas sa place dans La Pléiade.
Maintenant que nous sommes enfin entre nous, passons au sujet qui nous occupe aujourd'hui. Foin de vaines circonlocutions : ce livre est un gros pétard mouillé, et n'a pas grand intérêt. Il a toutefois le mérite de poser clairement le problème de l'opportunité de la publication des correspondances d'écrivains. Il ne peut y avoir en la matière de règles générales, l'appréciation devant se faire au cas par cas. Pour prendre des éléments de comparaison, les correspondances de Flaubert ou de Voltaire, qui cumulent les qualités de documents et d'oeuvres littéraires, sont des monuments. En revanche, celle de Léautaud, par exemple, est parfaitement inintéressante et sans relief, alors que son Journal est extraordinaire.
Quel peut-être l'intérêt de la correspondance de Céline ?
La connaissance de l'oeuvre, la genèse des ouvrages, le travail de l'écrivain ? Il n'y a quasiment rien sur le sujet, à l'exception de quelques informations données à Brasillach et à l'éditeur américain Milton Hindus (métaphores du métro et du bâton plongé dans l'eau).
Des points de vue intéressants sur la situation politique, l'économie, le social.... ? Il faut bien reconnaître que Céline n'a pas grand-chose à dire. Surnagent quelques appréciations sur la guerre (déjà lues mille fois ailleurs) ou sur la société américaine (qualifiée de sinistre, avec son lyrisme de Galeries Lafayette).
La connaissance de l'homme ? Devant le portrait qui résulte de la lecture de ces lettres, qui ne sont qu'un florilège on le répète, on est en droit de s'interroger, sans tomber dans la théorie du complot ou la paranoïa. À quel motif obéit cette publication ? Céline est d'abord un enfant gâté qu'on envoie en séjour linguistique en Allemagne, puis en Angleterre, un militaire (engagé) pitoyable tapant ses camarades, que ses parents font surveiller/chouchouter par des gradés qu'ils payent (un capitaine notamment, puis un général auprès duquel la mère de Céline se rend pour obtenir je ne sais plus quel avantage...). Après la blessure au front et l'Afrique, on découvre le Céline queutard obsédé par les danseuses et la pègre, particulièrement les souteneurs. Suivent le mariage avec la fille d'un médecin qui lui a mis le pied à l'étrier, ses continuelles récriminations professionnelles, son obsession pour l'argent, ses engueulades et rabibochages avec la presse, les éditeurs...La période du Danemark est particulièrement éprouvante avec une succession de lettres geignardes à son avocat danois et aux amis restés en France. La tonalité générale à partir de cette époque est celle d'un auto-apitoiement plus ou moins hargneux, qui est bien plus fastidieux que gênant. Pour être honnête, je précise que je ne suis pas allé au terme du volume.
Quant à ceux qui attendaient des révélations ou des informations sur l'antisémitisme de Céline, sujet qui constituait l'intérêt inavouable du titre, ils resteront sur leur faim. Il n'y a rien qu'on ne sache déjà, c'est-à-dire peu de chose.
Résultat des courses : ceux qui détestaient Céline pour de bonnes et de mauvaises raisons se verront à coup sûr confortés dans leur opinion. Ceux qui appréciaient l'oeuvre se poseront inévitablement des questions, d'abord sur l'homme et ensuite sur les conditions/raisons de cette publication. Une fois de plus, tout ce qui touche à Céline n'est jamais simple.
Merci qui ?