Très à la mode dans la littérature du dix-sept et du dix-huitième siècle, le principe consistant à faire parler un « étranger » décrivant les us et coutumes des autochtones d'un pays européen qu'il visitait semblait se faire alors de manière assez courante. L'orientalisme, alors très en vogue, s'invitait donc à être comparé, implicitement, à « l'avancée » occidentale, naturellement idéalisée. On retrouvera les germes d'une vision globale plus politique, consistant à « éduquer » cet orient primitif - et parallèlement à en piller les richesses. L'Algérie française deviendra alors le point culminant de cette amorce civilisationnelle que la vision orientaliste, essentiellement française, après avoir été sincèrement admirative, se cristallisera en un élan ressemblant d'avantage à une croisade qu'à un quelconque « devoir » professoral d'éducation. Le colonialisme naîtra.
Pour revenir au sujet nous intéressant, les Lettres persanes sont un savant mélange de sérieux et de badinage dont semblait raffoler la société de la Régence. Naturellement, à travers la vision tour à tour candide et critique de cet étranger un peu désemparé arrivant en ville, il est intéressant de noter que la satire déguisée de la société de l'époque est également très présente chez Montesquieu. Rabelais, puis Defresny furent les principaux précurseurs de ce genre littéraire, mais c'est Montesquieu qui a semblé en avoir tiré un équilibre structurel loin de toute caricature propre au genre. De ce fait, il est toujours intéressant d'étudier le style de l'auteur à travers quelques exemples :
« [...] Paris est aussi grand qu'Ispahan (aujourd'hui Téhéran) : les maisons y sont si hautes qu'on jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les uns sur les autres, est extrêmement peuplée ; et que, quand tout le monde est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras. [...]
On dit que l'homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me paraît que le Français est plus homme qu'un autre, c'est l'homme par excellence ; car il semble être fait uniquement pour la société. [...] Un d'eux mourut l'autre jour de lassitude, et on mit cette épitaphe sur son tombeau : « c'est ici que repose celui qui ne s'est jamais reposé. Il s'est promené à cinq cent trente enterrements. Il s'est réjoui de la naissance de deux mille six cent quatre-vingts enfants. [...] le chemin qu'il a fait sur le pavé, à neuf mille six cents stades ; celui qu'il a fait dans la campagne, à trente six. [...] Je me tais, voyageur ; car comment pourrais-je achever de te dire ce qu'il a fait et ce qu'il a vu ? ». »
La mode, très présente dans la société française du dix-huitième siècle est également pointée du doigt par la finesse d'esprit - et par l'humour - de l'auteur :
« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver ; [...] Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s'y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l'habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger ; il s'imagine que c'est quelque Américaine qui y représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu'une de ses fantaisies.
Quelquefois les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d'une femme au milieu d'elle-même ; dans un autre, c'étaient les pieds qui occupaient cette place, les talons faisaient un piédestal qui les tenaient en l'air. »
C'est en 1722, que Montesquieu publia les Lettres persanes. Ce n'est qu'après qu'il voyagera et modèlera ainsi son esprit, ouvrant une voie plus rigoureuse aux autres grands classiques qu'il rédigera dans un tout autre style, les « Considérations » en 1734, et « L'esprit des lois » en 1748.
Mais ici, c'est un Montesquieu alerte, drôle, vif, incisif et diablement fin qui semble se révéler au lecteur, attentif avant tout à la subtilité des mots et à leur traitement.
Parce que les classiques sont faits pour être lus, relus, étudiés, appréciés et non pour être donnés en pâture aux mites ou autre animal parsemants nos intérieurs et ne parvenant toujours pas, pauvre bête, à faire la différence entre un génie tel Montesquieu et un pleutre inutile comme Houelbecq ou Dantec, il serait d'autant plus navrant de se priver de ce véritable chef-d'oeuvre de la littérature française, n'ayant prit, au cour des siècles, que quelques rides faisant opportunément ressortir son charme des plus délicat.