Les « lettres » de Proust se révèlent être une véritable mine d'or pour s'abreuver du style inimitable de l'auteur. Tel un long fleuve rejoignant inexorablement l'océan de « la recherche du temps perdu », nous avons l'impression de toucher au Proust intime flirtant avidement avec son côté snob et nonchalant (surtout durant ses études dans les années 1890 ; pour la petite anecdote, un de ses professeurs durant son Bac l'avait traité d'élève « pas intelligent »), n'oubliant nullement, en parallèle, sa correspondance si légère et tellement drôle d'avec son ineffaçable ami Reynaldo Hahn, dont voici un petit exemple :
« mon petit Gunimuls
je vous remerki beaucoup de votre petite lettre, la plus gentille que j'aie jamais reçu de Gunimuls et qui m'a fait beaucoup pleurser. »
Certains de ses bons amis, Albert Namhias entre autre, firent les frais de ce caractère ultrasensible à la limite du pathologique, en particulier après un lapin posé à Proust par Nahmias en août 1912, pour la bonne et simple raison que celui-ci subit dans le même temps un grave accident. Loin de s'inquiéter du silence de son pauvre ami (il ne la savait toutefois pas) et sa fierté en ayant subit un coup, il lui écrivit, plein de rage maîtrisée, le 21 août, en parlant de son amitié pour lui en ces termes très durs :
« [...] mieux valait les lilas non fleuris d'alors que l'infecte odeur des lilas pourris d'aujourd'hui... »
On découvre également avec une tendresse certaine la première lettre de Proust à son grand-père, Nathé Weil, le 2 avril 1879, à l'âge de 7 ans :
« Mon cher grand père
Pardonne moi de mon péché car j'ai moin mangé qu'a l'ordinaire j'ai pleuré pendant un cardeur aprè cela j'était en senglot »
Cet ouvrage regorge de pépites stylistiques, de jeux de mots tout proustien (en particulier le terme « louchon », mot inventé par Proust pour signifier ce qui fait loucher par manque de goût, de finesse), ainsi qu'une fenêtre grande ouverte sur l'intimité de l'écrivain avec certain de ses camarades (Lucien Daudet, Robert Dreyfus, Antoine Bibesco...), ainsi que les relations professionnelles avec le monde de l'édition (Bernard Grasset, Gaston Gallimard...).
Ressources inépuisables pour tout proustien qui se respecte, cette édition agrémentée de quelques inédits se veut fidèle au papillonnement célèbre de l'auteur, sur sa faculté janusienne à côtoyer d'une part un monde fait de mondanité superficielle et contraire, au fond, à sa véritable nature, et d'autre part à éprouver un attachant enfantin et viscéral pour une mère adorée ("quel serait votre plus grand malheur", questionna t-on Proust un jour. "Etre séparé de maman", répondit-il), tout en mettant en exergue l'absence d'hésitation de ce dernier à prendre des risques certains en se faisant un ardent dreyfusard, possibilité de se mettre à dos cette société snobinarde qu'il fréquentait, majoritairement et viscéralement anti-dreyfusarde.
Ces différentes facettes de l'homme, de l'écrivain, du génie, se révèlent sans fard, sans artifice, triviales de mauvaise fois quelques fois, éblouissantes de candeur de temps en temps, fines et extraordinairement cultivées toujours.
Une merveille.